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dimanche 8 mars 2015

Je suis ton ombre de Morgane Caussarieu

Poil de Carotte est un gamin perdu et perturbé. Il vit dans une maison à peine achevée avec un père traumatisé qui le délaisse et le rend responsable de la tragédie qu'ils ont vécu tous les deux, tout en essayant maladroitement de montrer qu'il l'aime quand même.

Poil de Carotte se retrouve ainsi livré à lui même, condamné à faire tout dans cette maison.  
A l'école il est le souffre-douleur -avec un autre camarade, trop gros- de trois mauvais garnements (qui font la loi sur le toboggan de la cour de récréation) et ne rêve que d'une chose : devenir l'ami du leader ..... à tout prix .... et Dieu sait si ce prix sera élevé.

En même temps, il trouve, dans une ferme calcinée le journal tenu par un enfant de son âge ..... un enfant ayant vécu trois cent ans plus tôt, avec son jumeau à la Nouvelle-Orléans .. entre Bayou, monde sauvage et atrocités sous la coupelle d'un marquis décadent.
Et plus Poil de Carotte avance dans sa lecture et plus des évènements étranges se produisent .... 


Le moins que l'on puisse dire c'est que Je suis ton ombre doit être le roman le plus glauque qu'il m'ait été donné de lire  ...  avec tous les éléments en plus pour me le faire détester : du sordide, de la violence malsaine, des tortures (très implicites mais ce n'est pas mieux) avec une touche de vampirisme gore ..... et pourtant ... On peut avoir en main tous les ingrédients de ce que l'on sait le plus dommageable pour sa sensibilité et aimer ce qu'on lit .... Parce que Morgane Cassarieu a une maîtrise exceptionnelle de son récit .....
Déjà j'ai beaucoup aimé le décalage entre la façon de parler de l'enfant lorsqu'il se raconte, avec un langage pour le moins familier (voire vulgaire mais au vu du milieu et de l'environnement dans lequel il baigne, cela n'étonne pas) et celui du journal qu'il lit, très bien narré avec des formules de style bien élaborées. Et du coup Morgane Caussarieu parvient à presque poétiser ses instants les plus gores (je pense notamment à ces scènes de vampirisme, qui ont vraiment été adoucies par une plume très fine).
De plus le recoupage entre les deux récits, celui de Poil de Carotte et celui d'un des jumeaux est très savamment élaboré ; au fur et à mesure de l'avancement du roman on comprend où l'auteure veut aller et c'est vraiment bien conçu.


Au final, malgré sa noirceur, c'est un roman vraiment très prenant ..... J'ai eu bien entendu du mal à m'attacher à Poil de Carotte mais à la rigueur ce n'est pas ce qui prime .... au contraire, il est intéressant aussi de présenter dans la littérature sur l'enfance des enfants sadiques aux tendances psychotiques ..... or Poil de Carotte a présenté des déviances de comportement bien avant la perte de son double .... et son environnement est idéal pour parfaire ces troubles du comportement : influençable, maltraitant envers les animaux, amené à faire des actes horribles sous la coupe de son nouvel ami, il finit quand même par titiller en nous une fibre d'émotion au fur et à mesure qu'il découvre la vie des deux jumeaux de cet autre temps et qu'il hurle à sa manière "aimez moi, protégez-moi !"

On comprend peu à peu que ce gamin est en réalité fort malheureux et que vivre dans un tel endroit, un petit village du Sud-Ouest où le taux d'alcoolisme et de négligence fait exploser les statistiques, où la violence est le seul remède à l'ennui, où les enfants semblent totalement livrés à eux-même et survivent dans une agressivité sans cesse exacerbée par la non intervention des adultes, ne peut pas l'arranger.
J'ai beaucoup aimé aussi sa façon d'appréhender ce journal qu'il découvre .... qu'il ne peut plus lâcher au fil des pages tel nous lecteurs qui sommes happés par un récit qui nous terrifie en même temps qu'il nous subjugue.


Ce roman est atroce, glauque, malsain et très noir mettant en scène des enfants qui vivent des choses abominables et en dépit de cela, il reste d'une puissance littéraire vraiment très forte et très prenante .... Je suis restée fascinée.

Ailleurs
AcrO Un papillon dans la luneLa Prophétie des ânes ......

Ce roman signe ma dernière participation au Challenge  SFFF au féminin de Tigger Lilly.
22 en tout, je suis plutôt satisfaite ^^



J'aurais du en chroniquer un moins un de plus (Serpentine de Mélanie Fazi) mais j'avoue avoir un peu de mal à blogger en ce moment .....
Les évènements de ma vie étant ce qu'ils sont depuis quelques mois, il n'est pas vraiment facile de se concentrer assez pour lire et rédiger des billets ..... d'autant plus lorsqu'on se prend une volée de bois vert  non méritée sur FB ..... Je serais encore dans la polémique avec des tas de gens ou je serais du genre à chercher de la popularité à tout prix je pourrais encore comprendre .... En réalité je suis plutôt du genre à rester dans l'ombre et à ne pas me mettre en avant surtout concernant ce blog, alors tout ceci m'a paru un peu difficile à digérer et un peu incompréhensible .... je me suis sentie aussi très solitaire face à tout cela .... L'intervention de l'auteur du livre dont je parlais m'a d'autant plus touchée.

Dans un autre sens, je me demande aussi à quoi il sert au final de continuer tant j'ai la sensation qu'en dehors du besoin de garder trace de ce que je lis, je rédige des billets qui me plaisent de moins en moins et pour lesquels j'ai vraiment l'impression d'avoir baissé en qualité et en intérêt ....

mercredi 14 janvier 2015

Le jardin des silences de Mélanie Fazi

De Mélanie Fazi je ne connaissais jusqu'à présent que sa nouvelle "Trois renards" parue dans Les coups de coeur des Imaginales. Une nouvelle qui m'avait enchantée et donné envie de lire autre chose d'elle, j'avais acheté Serpentine aux Utos dernièrement mais c'est en retrouvant un bon achat de livre (gagné à Sèvres il y a un an) que j'ai trouvé ce recueil-ci

Le Jardin des Silences contient douze nouvelles qui aborde des thèmes très variés : divorce, amour, viol, mort, tristesse, deuil .... le tout sous un fond fantastique ou fantasy, douze nouvelles écrites d'une plume juste et sensible, tout à fait comme j'aime.
C'est assez rare dans un recueil de plusieurs textes mais presque toutes les nouvelles m'ont plu notamment :

- Swann le bien nommé qui est une sorte de conte moderne  parodie du conte d'Andersen (ce qui m'a rappelé le fabuleux Soeur des Cygnes de Marillier), amené par l'implicite sans jamais dévoiler précisément le conte d'origine, faisant appel à nos connaissances.
" Je ne peux pas feindre éternellement une extinction de voix"
Cette première nouvelle m'a plongée dans cette ambiance particulière qui est propre à Mélanie Fazi et m'a appris que j'aimais beaucoup sa façon d'écrire et de faire sentir les choses. Ce récit poétique mélange le conte à la réalité, le rêve à la vie de tous les jours. 
"Ole Ferme l'Oeil m'a enseigné bien des choses. Il m'a appris que la vie est absurde et sans pitié.Qu'elle bascule parfois du jour au lendemain, et atrocement : nos repères sont bâtis sur du sable, et il suffit d'un loup pour souffler d'un coup nos maisons de paille."

- L'arbre et les corneilles : Ces oiseaux ramènent chaque jour des décorations de Noël qui évoquent des souvenirs d'enfance à l'aube de donner la vie. 
C'est une très belle nouvelle, Fazi a une écriture émotive, on se sent concerné, complètement en phase avec les personnages.
"C'est le sens de ce rite familial :  réapprendre Noël à la veille de devenir mère soi-même, afin de transmettre à son tour."

- Le jardin des silences qui évoque la perte et le deuil, affrontés peu à peu par des reminiscences de pans de passé, via un jardin qui apparaît et offre des objets souvenirs, symboles de moments douloureux d'une vie lointaine.
"Elle est comme une fragment détaché de moi et que je voudrais reprendre. Mais le cordon qui nous reliait a été tranché".

- Née du givre : ou comment un double né dans le froid peut prendre la place de son double, son reflet, l'évincer et lui enlever toute âme et toute vie.

- L'été dans la vallée : le désir de changer de vie d'une jeune fille reliée à sa vallée par quelque chose de plus fort que la naissance, c'est une très belle nouvelle, tout en retenue et sensible.

- Dragon caché : C'est la nouvelle la plus glauque du recueil, pas par cet étrange enfant qui présente pourtant des particularités qui évoquent répugnance et dégoût mais par cet homme sournois que l'on sent devenir de plus en plus dangereux et malsain au fil des pages. Du coup l'ambiance distillée est légèrement angoissante et prenante d'autant qu'elle montre tous les pires travers de l'homme.

- Un bal d'hiver : encore une très jolie nouvelle sur le recommencement de la vie après la perte. Elle m'a beaucoup touvhée.
"Tu sais, on s'imagine toujours l'au-delà comme un espace unique où ils seraient tous réunis. Mais en réalité, il y en a des milliers. Certains sont tout près de la surface du monde, d'autres beaucoup plus lointains. Certains se touchent, d'autres non. Quant tu as regardé une fois de l'autre côté, il t'en reste toujours quelque chose. Une partie de moi est déjà là-bas."

Mélanie Fazi est une sorte de sorcière de l'écriture, elle envoûte à la manière d'une Lisa Tuttle ou Ursula Le Guin et on y trouve des échos de notre propre âme.
C'est précisément avec ce genre d'écrits que je comprends encore mieux pourquoi j'aime lire et pourquoi les livres me transportent ainsi, c'est que l'on cherche inconsciemment des échos de sa propre existence, des éclats de vie que l'on ne retrouve nul part ailleurs. Peut-être cela me donne-t-il l'impression de ne pas être seule à vivre ces ressentis là ou tout simplement la sensation d'exister réellement, de ne pas seulement faire illusion comme je le ressens si souvent ..... Les livres m'ancrent plus fortement dans la réalité que nulle autre chose tout en gardant leur part de rêve, me protégeant ainsi des moments difficiles de chaque existence.

"C'est incroyable un être humain. Ça paraît si petit, fragile, instable. Mais ça peut contenir acide et magma et rester entier. De l'extérieur, on aperçoit à peine quelques lézardes. Ça peut pourrir de l'intérieur et continuer à marcher."

Ailleurs 
Efelle ; Cachou ....

Entre dans le cadre du Challenge de Tigger Lilly : SFFF au féminin. 


samedi 13 décembre 2014

Charlie de Stephen King

C'est en écoutant Thomas Day lors de la conférence "L'âge de raison : enfance, intelligence et pouvoir en SF" évoquer le fait que Stephen King était un grand maître pour écrire sur l'enfance et sa violence que j'ai eu envie de relire Charlie qui faisait partie, adolescente, de mes livres préférés.
Je l'ai d'ailleurs tellement lu et relu qu'il est tout abîmé.


Charlie donc .. une enfant issue de parents ayant fait l'objet d'une expérimentation et qui est douée du don de pyrokinésie ... ce qui intéresse grandement la Boîte une organisation ultra-secrète. Son terrible pouvoir semble alors prendre une ampleur catastrophique.

Bon ..... j'aimais énormément ce roman donc il y a beaucoup beaucoup d'années ... j'avoue qu'aujourd'hui qu'à sa relecture il m'a laissé un avis mitigé. Certes on a les ingrédients de King : la relative normalité du début qui conduit peu à peu à l'horreur, un récit relativement prenant, l'abord des notions comme le pouvoir, le secret d'Etat et la manipulation d'humains comme cobayes pour des expérimentations.

Mais le récit souffre de longueurs, toute la partie où Charlie et son père finissent par être capturés est trop longue et limite ennuyeuse. La personnalité des personnages principaux est assez fade, surtout le père (je n'en gardais pas ce souvenir) alors que l'accent est mis sur les autres, notamment Cap l'investigateur de tout et Rainbird l'indien au visage brûlé qui le protagoniste le plus important de l'histoire en fin de compte et le plus effrayant.

Pour le reste le côté intéressant demeure la façon dont est traité un pouvoir possédé par une très jeune enfant qui a du apprendre à le contrôler par crainte d'abord puis par peur de faire mal à autrui. Et un pouvoir qui, échappant à son contrôle, peut se révéler grandement mortel, néanmoins on finit par se lasser par ces artifices d'incendies en tous genre !

Ce n'est clairement pas le meilleur roman de Stephen King.

dimanche 16 novembre 2014

Oksa Pollock Tome 1 L'Inespérée de ANne Plichota et Cendrine Wolf

"Angoissée par la rentrée dans son nouveau collège, Oksa Pollock déclenche un soir des phénomènes étranges : explosions, début d'incendie ..... Elle vient de se découvrir des dons surnaturels ! Dragomira, sa grand-mère, lui avoue alors le secret se ses origines : les Pollocks viennent d'Edifia, un monde invisible. Et Oska est leur Inespérée, leur seul espoir d'y retourner ...."

Oska et sa suite font partie du lot de livres achetés à la Toussaint pour les élèves de mon école. Si j'avais repéré Oska, c'est qu'il trainait sur la table d'un de mes CM2 et que j'ai voulu lui prendre les suites. Je tenais néanmoins à lire le premier tome (et les suivants si les premier m'accrochait) bien que je sois relativement méfiante en ce qui concerne tous les romans de magie post Harry Potter .... Tara Duncan m'avait déjà échaudée ....

Bon que l'on se rassure Oksa Pollock n'a pas les défauts du livre cité ci-dessous. Certes on sent l'empreinte du petit sorcier à la cicatrice mais les deux auteures ont du s'en dégager pour créer un univers bien à elles, univers un tantinet compliqué j'avoue ... ou peut-être est-ce du au fait que beaucoup (trop ?) de choses sont révélées dans ce premier tome, au détriment de l'action.
Pour être honnête je me suis forcée à terminer, c'est un récit qui est loin d'être actif, et les longues explications données tout au court du roman, finissent par me faire bailler .... D'accord il faut expliquer à la jeune héroïne d'où elle vient mais trois tomes suivent, pourquoi ne pas avoir un peu plus dispatché ?

Oska se démarque de Harry Potter du fait que l'Inespérée a une famille et vit absolument normalement dans une famille et va dans un collège classique dans lequel , en principe elle n'a pas le droit de pratiquer la magie.
Magie qu'elle pratique évidement formidablement bien en quelques essais .... et voilà déjà le premier défaut de cette série .... Certes lors de la conférence aux Utos sur "L'âge de raison : enfance, intelligence et pouvoir en SF", il fut dit par Thomas Day que quitte à écrire sur les enfants, autant s'intéresser à des enfants exceptionnels ..... Pour autant Paul, sur Dune, s'il était exceptionnel, n'est pas devenu un Dieu en quelques jours et Harry Potter, exceptionnel par son passé, n'était pas le plus doué en magie puisqu' Hermione le surpassait largement. Même le jeune Ender, tout surdoué qu'il était, s'est fait piéger comme un enfant qu'il était !
Alors que Oska, comme Tara Duncan, apprennent immédiatement, presque sans erreur et de novices, passent à expertes en un rien de temps. Or je trouve ça agaçant, vraiment agaçant, heureusement encore qu'Oksa n'est pas aussi énervante que Tara Duncan et qu'il lui arrive au moins UN trou de mémoire sous l'effet du danger.

Les personnages présentés dans Oska sont un tantinet moins manichéen que dans Harry Potter, certains semblent même ambivalents et l'on se demande de quel côté ils sont. C'est un point plutôt intéressant.
Ils paraissent solides et bien étudiés,mais évidemment ma préférence ne va pas à l'héroïne mais à son meilleur ami, Gus celui qui n'a pas de pouvoir et qui a son rôle à jouer dans l'histoire. Bon ne jetons pas la pierre à la jeune Oska, elle est plutôt mignonne, empathique et pleine d'humour, elle a un certain caractère et est impulsive, ce qui me la rend beaucoup plus attachante qu'une Tara Duncan et même qu'un Harry Potter en pleine crise d'adolescence.

Autre point négatif de ce roman, c'est le rôle des petites créatures, pourquoi donc faut-il toujours créer des petits êtres qui ont une fonction de serviteurs des humains ? Déjà dans Harry Potter, les Elfes de maison qui étaient de véritables esclaves .... et à présent les Foldingots qui préparent les repas de leur Gracieuse, c'est un tantinet agaçant, comme s'il fallait toujours que les humains soient supérieurs. Heureusement les autres créatures ont une certaine importance mais néanmoins elles ont été créés pour de toute façon avoir une utilité pour les magiciens.

Et enfin, je l'ai déjà souligné, le trop plein d'explications au détriment de l'action, bien que ce soit raconté un peu sous forme d'histoire, c'est rébarbatif au possible ! Il faut attendre les trois-quart de la fin du livre pour avoir de vrais combats et un peu de danger .... D'ailleurs un élément assez étrange : le pire ennemie d'Oska est son professeur de collège mais il est tout-à- fait normal de l'y laisser , et surtout de ne la protéger qu'en l'accompagnant dans ses trajets, un peu étrange .... Parce que ce monsieur Mc Graw, tel Rogues envers Harry Potter, déteste cordialement la jeune fille mais pire que tout, s'en prend à elle presque au vu et au su de tous dans le collège ... Bizarre ..... Bien entendu, l'explication à cela est toute trouvée : continuons à faire comme si de rien n'était, de toute façon fuir ne servira à rien, il nous rattrapera, certes .... peut-être aurait-il fallu un peu moins de  600 pages pour tenter d'y remédier non ? Sans oublier que miraculeusement il y a des solutions à tout, aux maladies, aux blessures, vive les créatures multiples de cet univers, tout s'arrange parfaitement pour le bon côté de la force, c'est un peu poussé tout de même !

Bon ... ne soyons pas trop cruel non plus, ce n'est pas si mal comme roman jeunesse, en tout cas bien supérieur à Tara Duncan et les couvertures sont très jolies. On va dire que cela peut plaire à de jeunes lecteurs qui n'ont pas encore un regard critique poussé et au moins ils lisent du fantastique. 
Je ne suis pas sure par contre de lire la suite, peut-être si je suis en panne de lecture ou si ma Pàl brutalement se vide !

Et je me rends compte que cette lecture entre aussi dans le Challenge SFFF Féminin de Tigger Lilly. 



Ailleurs
Olya

dimanche 12 octobre 2014

Le prestige de Christopher Priest

"Alfred Borden et Rupert Angier, deux prestidigitateurs hors du commun, s'affrontent dans un duel sans merci.
Trois générations plus tard, au cours d'une enquête sur une secte, le journaliste Andrew Wesley fait la connaissance de Kate Angier. Elle lui révèle qu'il s'appelle en fait Andrew Borden et qu'une guerre oppose leurs deux familles depuis la fin du XIXe siècle ..."

Ce roman fut ma première découverte de cet auteur et je ne présageais de rien dans la mesure où je suis loin d'être fan de magie et de prestidigitation. Et pourtant l'alchimie a merveilleusement fonctionné.
En premier lieu, c'est un roman qui se lit vraiment bien, je suis tout de suite entrée dedans.
Ensuite, cette histoire à quatre voix -dont deux journaux intimes des deux magiciens - est vraiment une façon originale et intéressante d'aborder un récit, d'autant plus qu'elles sont rédigées à la première personne avec des personnalités différentes et même des façons différentes d'écrire.
Et enfin le fait d'exposer chaque point de vue des deux antagonistes est d'autant plus passionnante que l'on ne sait en fin de compte plus qui est le "méchant" dans l'affaire qui a opposé Border et Angier, c'est d'ailleurs toute la magie qu'a opéré Christopher Priest.

On s'attache, au travers de leurs journaux, aux deux personnages, avec cette sensation de les voir être victimisés, chacun leur tour, au point que l'on ne sait plus où l'on en est. En réalité, c'est le travail sur ces deux points de vue qui fait toute la qualité du roman, car dans le fond, aucun n'avait raison et aucun n'avait tort, ce sont juste deux humains qui à un moment donné, se sont retrouvés opposés et en ont souffert toute leur vie : qui aurait pu céder en premier ? qui aurait pu accéder au pardon ? On leur trouve à tous les deux mille raisons d'en vouloir à l'autre et mille raisons de regretter à leur place ce conflit. Je salue vraiment cette façon de mettre le lecture en porte à faux avec ses pré-requis après avoir lu le tout premier journal et cette manière de nous faire réfléchir sur le ressenti d'un être humain. Pour chacun des personnages, c'est évidement l'autre qui est l'auteur de la haine et c'est l'autre qui doit être puni mais en dépit de cela, chacun d'entre eux ressent de la culpabilité à faire mal à son rival, aussi voit-il qu'il a une part de responsabilité dans l'affaire. Pourtant, parce que c'est lui qui souffre (on ne peut guère souffrir à la place de l'autre, si ce n'est tenter de se mettre à sa place et ressentir par empathie quelque chose que de toute façon on ne vit pas réellement dans son corps et dans sa tête) il a du mal à accepter sa faute.

Le côté fantastique du récit est complètement masqué par la perspective de pénétrer un monde tout à fait mystérieux : celui de la prestidigitation dont Priest nous révèle certains côtés tout en cachant les réelles explications, la rencontre d'Angier avec le scientifique Tesla opérant un véritable tournant dans le fantastique qui nous conduit à une fin effrayante et surprenante, bien que des indices aient été donnés peu à peu au fil du récit.
Ce qui est très bien mené dans ce livre, c'est que toute la résolution du mystère se trouve condensée dans la dernière partie, on est emmené peu à peu vers l'irréel mais sans en savoir les tenants et aboutissants avec la fin.

En tout cas j'ai vraiment dévoré ce livre d'un bout à l'autre, c'est une première découverte qui m'a enchantée, je pense que je vais en lire d'autres de cet auteur.

Ailleurs

mardi 6 août 2013

L'écume des jours de Boris Vian

Cette lecture n'était pas prévue dans la mesure où je l'avais déjà découverte il y fort longtemps mais c'est en voyant le bel article de Lorhkan que j'ai eu envie de la relire.
Bien m'en a pris, j'avais déjà beaucoup aimé à l'époque, probablement enthousiasmée par le côté absurde du roman qui m'était étranger jusqu'à alors et par l'histoire d'amour désespérée. Il arrive que l'on soit déçu lorsqu'on redécouvre un livre aimé, ce ne fut pas le cas cette fois-ci.

Pour résumer rapidement, car tout de même c'est un classique, L'écume des jours est une sorte de dystopie de l'amour : l'amour tragique entre Colin, jeune homme riche, vivant sur sa fortune et refusant de travailler (le travail c'est avilissant, c'est dégradant dans cette société), passionné de jazz et de philosophie (notamment des écrits de Jean-Sol Partre) et Chloé belle jeune fille, fragile, éthérée, qui développe une étrange maladie dans son poumon.
Et l'amour désespéré entre Chick et Isis, un amour décalé parce que le premier tombe dans les affres de sa passion pour Jean-Sol Partre, au point de tout gâcher.

Ces personnages gravitent dans un monde totalement, follement absurde, où tout peut prendre vie, où un appartement peut se modifier au grès des humeurs ou du malheur de ses occupants, un milieu dans lequel la mort, sous toutes ses formes, cruelle, inquiétante, curieuse, tient une grande place. C'est un univers presque angoissant que présente Boris Vian, sans nos repères habituels, avec à la fois beaucoup de poésie (les éclats de soleil dans l'appartement de Colin par exemple), beaucoup de cruauté (les mises à mort diverses, les hommes travailleurs exécutant d'étranges et pitoyables métiers) et une certaine touche d'horreur (l'approche de l'hôpital notamment) .... inquiétant aussi parce qu'en sous-jacent, à chaque instant, on a la sensation d'un malheur imminent.
Et en contre-partie avec tout ce côté un peu oppressant, on rencontre une certaine légèreté due à l'apport de la musique car le jazz tient une grande part dans l'histoire, je trouve le pianocktail de Colin absolument fabuleux, cette musique est à la source de la rencontre entre Colin et Chloé, elle est présent au cours de leurs réceptions, mies en exergue par les protagonistes qui l'adorent au plus haut point. Mais cette légèreté ne l'est pas tant que cela lorsqu'on repense à l'omniprésence du jazz à l'époque de l'esclavage, comme s'il s'alliait avec le malheur et la mort.

Quant au roman d'amour lui-même, tout le côté tragique de ces deux histoires en parallèle contribue à l'ambiance sombre de l'histoire .... On pressent qu'entre Colin et Chloé, parce que tout commence de façon idéale, un fol amour passionné, cela ne pourra pas durer, et le récit nous mène, peu à peu, par petites touches, au tragique ... La maladie elle-même de Chloé, à l'image du monde absurde et imaginaire de Vian, semble être une sorte de maléfice contre lequel il sera dur de lutter .... encore plus monstrueux lorsqu'elle s'attaque à un être qui semble si faible, si doux. Le tragique réside aussi dans tout le combat désespéré de Colin pour l'aider, il ira même jusqu'à travailler pour avoir les moyens de la sauver.
L'autre histoire d'amour parait encore plus triste .. ainsi ces deux êtres Chick et Isis, dont les routes finissent par se séparer, parce que le premier, tout entier tourné dans sa passion, en arrive à négliger l'aspect essentiel de leur relation, et se convaincre que c'est ce qu'elle veut, tout en ressentant de la tristesse.

Au final ce roman de Boris Vian, poétique, vrai et fort, dans un univers fantastique qui dénonce par mal de travers de la socitété, est une sacré claque, même des années après l'avoir déjà lu. Un livre riche que je conseille à tous !

Extraits
Les jeux des soleils sur les robinets produisaient des effets féériques. Les souris de la cuisine aimaient danser au son des chocs des rayons de soleil sur les robinets, et couraient après les petites boules que formaient les rayons en achevant de se pulvériser sur le sol, comme des jets de mercure jaune.

Puis il fit un signe de croix car le patineur venait de s'écraser contre le mur du restaurant, à l'extrémité opposé de la piste, et restait collé là, comme une méduse de papier mâché écartelée par un enfant cruel.
Les varlets-nettoyeux firent, une fois de plus, leur office et l'un d'eux planta  une croix de glace à l'endroit de l'accident. Pendant qu'elle fondait, le préposé passa des disques religieux.

 Ailleurs

Lu dans le cadre du Challenge My Summer of( SFFF) Love de Vert.

samedi 19 janvier 2013

L'étrange vie de Nobody Owens de Neil Gaiman

Il y avait une main dans les ténèbres, et cette main tenait un couteau.
Le manche du couteau était en os noir et lustré, et sa lame plus mince et effilée qu'un rasoir. Eût-elle tranché en vous, peut-être n'auriez vous pas même perçu sa morsure, pas sur le moment.
Le couteau s'était acquitté de presque tout ce qui l'amenait là, et sa lame et son manche étaient humides.
La porte sur la rue était encore ouverte, à peine, là où s'étaient glissés dans la maison le couteau et l'homme qui le tenait, et par cette porte ouverte s'insinuaient en ondulant des volutes de brumes nocturnes...

Ecriture blanche sous fond noir, page illustrée par une main prolongée par un couteau très très pointu, ce roman démarre dans une ambiance pour le moins étrange .... Les illustrations de Dave McKean vont souligner à plusieurs reprises le texte de Neil Gaiman, conférant une atmosphère un tantinet lugubre.

C'est que cette histoire se passe dans un cimetière ... là où une nuit de crime, un petit garçon se réfugia par hasard et fut adopté par un couple de fantômes .... les Owens.

- Je veux bien manger mon chapeau, s'exclama Mr Owens, si ce n'est point un bébé.
- Pour sûr que c'est un bébé, répondit sa femme. Et la question est : qu'en faire ?
- Voilà certes une question, dame Owens. Et pourtant, ce n'est point notre questions. Car le bébé ici présent est vivant, incontestablement, et à ce titre il n'a rien à voir avec nous, pas plus qu'il n'est de notre monde.
- Voyez comme il sourit ! dit Mrs Owens. Quel sourire adorable.
Et d'une main immatérielle elle caressa les fins cheveux blonds de l'enfant. Le garçonnet, ravi, se tordit de rire.

L'étrange vie de Nobody Owens est une sorte de conte au pays des fantômes, aux accents gothiques .... mettant en scène l'éducation d'un enfant vivant élevé au pays des morts, instruit par eux, et qui un jour de confronte au monde des vivants ... Sauf que celui-ci se révèle dangereux : non seulement par son appartenance à un monde qui est étranger à la vie réelle et d'autre part parce que le tueur, le Jack, qui a assassiné ses parents et sa grande soeur, est toujours à sa recherche pour le tuer.
C'est un monde donc étrange que nous propose Gaiman, à mille lieues de Neverwhere ou de Stardust - certes il y a toujours le thème d'un monde parallèle mais sans l'humour et le côté un peu délirant qui caractérisaient ces deux romans là - plus inquiétant, plus sombre ... plus touchant aussi. La vie de ses habitants du cimetière a un côté poétique mais aussi triste, alors qu'on apprend quelles furent leurs vies et leurs morts. Et au milieu de tout cela, il y a un enfant, un enfant bien vivant, avide d'apprendre, touchant aussi à sa manière, tentant de grandir dans un monde qui le protège mais ne peut pas tout lui apporter.
Car un jour, il devra sortir du cimetière et affronter à la fois le Jack et la vie.

Des morts, mais aussi des créatures fantastiques habitent cet endroit .... une ville souterraine Ghölheim habitée par des goules mais aussi par le 33ième Président des Etats-Unis, l'empereur de Chine, "le célèbre écrivain Victor Hugo" ..... On reconnait là la trace de Gaiman qui est capable de présenter un monde plutôt terrifiant sous un ton léger en mettant en scène des personnages que l'on se s'attend pas du tout à voir parmi goules et autres Maigres Bêtes ou vouivres.
Nobody, dit Bod, est un enfant curieux et plutôt téméraire, qui heureusement est gardée à l'oeil par son tuteur, Silas, le personnage le plus intéressant de mon point de vue de ce roman : mystérieux, renfermé, ne se livrant pas aux émotions, il suscite forcément à la fois l'intérêt du petit garçon mais aussi le nôtre .... C'est que lui se situe justement à la frontière des morts et des vivants, ni vraiment l'un, ni vraiment l'autre .... un homme qui expie un passé dont il refuse de parler.
J'aurais aimé en savoir plus sur lui, sur sa vie d'avant. C'est le petit regret que j'ai par rapport à ce livre, ainsi qu'une fin que j'ai trouvée trop rapidement bouclée ... On s'attend durant tout le récit à la rencontre inévitable entre le Jack et Bod mais cela manque de développement, c'est trop court après le côté dense de tout le reste. Dommage.
L'étrange vie de Nobody Owens n'en reste pas moins un roman curieux, poétique et étrange, j'ai particulièrement apprécié cette excursion dans le monde des morts - un monde qui fait forcément toujours peur - cette  façon intéressante d'aborder la notion de fantômes. Et évidement Neil Gaiman écrit bien, comme toujours !

Ce livre a reçu le Prix Hugo 2009 et le Prix Locus 2009.



Extrait
Ils le sont. Et ils en ont, pour la plupart terminé avec le monde. Pas toi. Tu es en vie, Bod. Cela veut dire que tu disposes d'un potentiel infini. Tu peux tout faire, tout fabriquer, tout rêver. Si tu changes le monde, le monde changera. Le potentiel. Une fois que tu es mort, c'est terminé. Fini. Tu as fait ce que tu as fait, rêvé ton rêve, écrit ton nom. Tu peux être enterré ici, tu peux même te déplacer. Mais ce potentiel n'existe plus.

jeudi 9 août 2012

Les fables de l'humpur de Pierre Bordage

Au moment du grut traditionnel, Véhir, mi-homme, mi-cochon : un grogne, révolté de voir sa bien aimée livrée à cette cérémonie rituelle de reproduction, rompt ses attaches avec sa communauté et s'enfuit. Il est désormais un paria, sans défenses face aux nombreux prédateurs qui rodent : hurles, grondes et autres miaules et glapes. Après sa rencontre avec Jarit il décide de partir en quête des dieux humains .... C'est en compagnie de Tia, une hurle en exil, qu'il va accomplir ce long chemin.

Je ne savais pas bien à quoi m'attendre avec ce roman de Bordage. J'ai toujours eu un peu de mal à entrer dans ces récits car c'est un auteur relativement froid et il est très difficile de s'attacher à ses personnages, de prime abord encore plus lorsqu'il s'agit d'être mi-hommes, mi-animaux, dans un univers totalement atypique.

Et c'est justement par ceci que j'ai été charmée. Un monde dans lequel ces êtres là s'enfoncent dans la régression animale, régi par un clergé qui a dicté des lois de l'Humpur très précises.
Il y a les communautés agricoles, les bêles, les mêles et ces grognes qui servent de nourriture aux clans prédateurs, dont les unions sont punissables de la mort : un monde de castes figées que Véhir, tout inférieur, pue-la-merde, inculte, qu'il est, va faire voler en éclat.
C'est une quête de l'impossible : comment une proie peut-elle survivre parmi des prédateurs, donc même ceux qui l'accompagnent ne peuvent résister à l'attrait de sa chair dodue ? Car ces être là sont englués dans leur patrimoine génétique, leur nature, leur instinct.
 " La loi des clans, les tabous de l'Humpur, tous ces spectres s'étaient relevés d'un passé tellement lointain qu'il en paraissait mort, et leur agitation frénétique, leurs grincements effrayants avaient rentré en elle ses aspirations profondes, ses désirs d'épanchement.  C'étaient sans doute ces mêmes spectres qui, davantage que la faim, l'avaient poussée à ripailler le grogne sous le promontoire rocheux. Ils se terraient dans ses besoins physiologiques pour l'enfermer dans sa nature de prédatrice."

Ce monde là régi par la religion fait bien entendu penser à ces années noires de la domination de l'Eglise au Moyen Age où les Inquisiteurs chassaient les hérétiques, une société complètement figée, où chacun a sa place et la garde : les grognes paysans et les hurles seigneurs, les seconds n'ayant que peu de considération pour les premiers.Un monde dans lequel le faible reste dans sa position de faible et est empêché par tous les moyens de progresser : il y a même un côté révoltant dans le fait de traiter ces grognes comme des moins que rien, de la viande sur pattes -alors qu'ils parlent et ressentent - , juste parce que dans cette société ils représentent les proies, qui ne sont bonnes qu'à cultiver et à se vautrer dans la bauge. D'autant plus dur que dans leur propre clan, il y a les gavards, ces cochons que l'on castre dès leur plus jeune âge pour les engraisser et ensuite les vendre aux clans prédateurs, devenus si gros qu'ils ne réagissent plus lorsqu'on vient les chercher : cela a un côté triste et pathétique.

Et ce qui est frappant aussi dans le roman de Bordage, c'est que les tabous sont tellement bien ancrés dans cette société qu'on les ressent aussi en tant que lecteur et que du coup cela induit presque du dégoût lorsque Véhir et Tia semblent ressentir de l'attirance l'un envers l'autre, c'est qu'il a tellement présenté Véhir comme un animal lourdaud, mou et gros, qu'on a forcément du mal à l'investir et à le voir autrement.
Et là où se situe la grande qualité des Fables de l'Humpur, c'est que tout le combat qu'il va mener auprès des autres, se mène aussi auprès des lecteurs, nous obligeant à nous attacher à lui et surtout à le considérer autrement. Je crois que c'est au moment de son sacrifice consenti auprès de ses amis que mon regard a changé sur lui, parce que d'un côté il acceptait sa condition de proie après s'être révolté contre cet état de fait, et que c'est ainsi qu'il force le respect et qu'ensuite on  ne peut que le reconnaître comme un personnage très fort. Il en est devenu plus humain qu'animal.

J'ai vraiment eu cette sensation de découvrir un livre à l'abord difficile ouis peu à peu je suis entrée dedans en même temps que Véhir parcourait sa découverte de lui-même et se révélait. Rien que pour cela, il m'a beaucoup plu. Sans compter qu'il est vraiment original :  cette régression dans l'animalité qui nous pousse à se demander sans cesse : mais que s'est-il passé ? pourquoi les humains ont-ils disparu ? y a-t-il eu un cataclysme au cours duquel les espèces auraient régressé mais comment en arriver à des êtres mi-hommes, mi-animaux  ?
Du coup la quête de Véhir prend un autre sens à nos yeux aussi : on veut savoir, on veut des réponses à nos questions. Qu'on reçoit, sans déception, voire même avec une bonne surprise, j'ai particulièrement apprécié la fin de la quête et tout ce qu'elle induit.

Pierre Bordage a utilisé aussi un langage particulier, inspiré du Moyen Age : il faut des fois réfléchir un peu pour tout saisir mais avec le sens, cela va tout seul. Chaque chapitre suit une fable de l'Humpur, avec une morale, inspirée des Fables de la Fontaine.

Vraiment un roman de très grande qualité que j'ai parcouru avec beaucoup de plaisir.

Extraits
" Ce n'est pas parce que les uns ripaillent les autres que les uns sont supérieures aux autres, répliqué Ssofal. Un ordre invisible gouverne le monde, où les faibles ne sont pas toujours ceux qu'on croit. Si tu t'arrêtes à ce que voient tes yeux, à ce qu'entendent tes oreilles, à ce que flaire ton museau, à ce que touchent tes mains, à ce que goûte ta langue,  tu ne vaux guère mieux qu'un mouchalot."

On dit que les kroaz sont les pires des êtres vivants.
Quant à moi, je crois que leur haine vient
de ces temps-là très anciens où ils vécurent dans le mépris.
Ce matin-là, un grand freux se pose devant un cousin roux
qui dépiautait un bouquin sur la rive d'un lac.
"Tu te comportes comme un animal" dit le kroaz.
Apeuré, le glape lève le bouquin :
"Ma foi, seur kroaz, la nature m'a ainsi fait
que je précie la chair des lièvres et des autres gibiers.
- Ce que je proclame, dit le kroaz,
c'est que l'animal est ce qu'il y a de plus noble en toi.
- Les animaux ne parlent pas ni ne pensent, seur.
- Eh bien, cesse de parler, cesse de penser,
et tu retourneras au paradis des origines."
Et le kroaz se s'envoler, 
laissant perplexe notre cousin roux.

Quel est le meilleur en soi, l'animal ou le penseur ?
C'est selon l'intérêt du moment.

Les fabliaux de l'Humpur.

Ailleurs

jeudi 30 juin 2011

Le K de Dino Buzzati

J'avais découvert le K durant mon année de seconde ... j'ai gardé un souvenir assez vif de certaines de ses nouvelles, sans me rappeler pour autant la façon dont je les avais perçues à l'époque.
Ce qui est certain c'est que quelques unes d'entre elles ont éveillé en moi des émotions qui prouvent qu'elles m'avaient déjà marquée à l'époque.

Le K en premier lieu c'est l'histoire d'un squale géant qui poursuit inlassablement un homme durant toute sa vie .... jusqu'à la chute finale que je ne raconterai pas là sous peine de trop en révéler.

C'est aussi le titre du recueil de nouvelles qui aborde plusieurs thèmes comme celui de la vieillesse, de la mort et du temps qui passe ; ou de l'amour, l'amour cruel ou fou, l'amour qui conduit à la tristesse, à l'abandon et à la solitude ; ou le thème de la religion ou de la guerre, vécue comme quelque chose d'inutile au final ; ou encore le thème de l'enfance et toute sa cruauté ; ou enfin le thème de l'art en général ou de l'écrivain en particulier dans lequel Buzzati se met souvent en scène, livrant ses doutes et ses croyances ...

A travers tous ces thèmes, Buzzati, de manière souvent pessimiste, quelquefois cruellement ou avec humour, avec un style formidable, excellemment écrit, nous invite à réfléchir sur les thèmes de la vie et de la mort, à nous remettre en question, voir à nous enseigner une certaine morale.
Son recueil écrit en 1966 montre bien les préoccupations de l'époque, les guerres mondiales, les dictatures mais aussi les soucis de l'époque, la façon de traiter les vieux ou la solitude de certaines personnes, ou encore l'oubli des morts.

J'ai particulièrement apprécié les nouvelles suivantes
- Le K bien entendu parce que sa chute est vraiment fantastique, que tout du long on croit que le poisson monstrueux va dévorer Stefano, que l'angoisse nous prend de voir son sinistre mufle dans le sillage de l'homme pour finalement .... allez lire cela vaut le coup !
- La leçon de 1980 : une belle façon de arrêter les conflits tout en se demandant si celle ci serait toujours suffisante pour empêcher les personnes d'accéder au pouvoir et à la toute puissance ?
- La création qui présente avec beaucoup d'humour l'arrivée d'un "animal dont l'aspect était vraiment désagréable, pour ne pas dire répugnant ..." l'homme qui est présenté comme un dangereux caprice à introduire sur Terre.
- Douce nuit : une nouvelle que j'ai beaucoup appréciée par son contraste entre un jardin calme, paisible et le côté terrifiant et barbare de la vie nocturne, d'une nature animale qui se dévore, se déchiquète, se poursuit impitoyablement.
- Suicide au parc, une nouvelle originale qui montre l'intérêt de certains hommes pour des femmes plus jeunes, se désintéressant avec de leur propre femme vieillissante ... le tout symbolisé par une voiture, c'est bien construit et la fin est assez terrible aussi.
- La Tour Eiffel : il y a quelque chose de l'ordre du magique dans cette nouvelle, ces hommes qui défient les lois de l'apesanteur pour grimper, grimper, grimper toujours plus haut, toucher les étoiles, comme un rêve ... qui finit par se briser.

Quelques nouvelles m'auront particulièrement marquée
- Le chien vide : c'est tellement bien écrit que j'ai eu l'impression d'être dans la peau de Nora et de ressentir ce qu'elle réalisait, lorsqu'elle se rend compte que malgré l'affection de son chien, elle est seule, désespérément seule .. une nouvelle très triste qui m'a beaucoup touchée.
- L'Entraïmpelung dans laquelle on jette les vieux à la rue comme les hétérogènes. Une nouvelle très dure à supporter qui m'a rappelé une scène terrible dans le film Le Pianiste de Roman Polanski : les nazis jettent un vieil homme depuis son fauteuil roulant, par la fenêtre, l'acte en lui même étant moins terrible que le détachement et le manque d'émotions qui y sont attachés, j'en frissonne encore !
- Pauvre petit garçon, cette nouvelle faisait partie de celle m'ayant particulièrement marquée durant mon adolescence ... évidement la chute n'a pas eu l'effet de surprise de la première fois mais amène à se poser des questions sur les liens entre une enfance difficile et le comportement de folie d'un homme, ou le fait qu'une telle enfance peut-elle expliquer voire excuser une partie des déviances d'un dictateur ? Cet enfant- là, élevé autrement, aimé différemment, aurait-il conduit les mêmes actes ?

En conclusion je suis vraiment contente que ce livre ait été choisi comme lecture commune du Cercle d'Atuan, cela m'aura permis de re découvrir ce recueil d'une très grande qualité littéraire.
Je n'ai pas aimé toutes les nouvelles mais elles sont variées et non lassantes, abordant beaucoup de sujets qui touchent de manière diverse selon sa personnalité ou son état d'esprit.
Un livre qui mérite vraiment d'être découvert !

Extrait
"Jusqu'au moment où la nuit, qui s'était approchée à pas de silencieux, s'abattit de tout son corps immense de ténèbres sur la ville et s'y appesantit, et les heures commencèrent leur galop impitoyable qui nous dévore, nous autres pauvres créatures sans défense."

Les avis des bloggeurs du Cercle
Tigger Lilly ; Lelf ; mass ; Sherryn ; Vert ; Julien ; Thom ; Olya ; Shaya ; Maëlig ...

dimanche 5 juin 2011

Le livre des choses perdues de John Connolly

David est un jeune garçon de 12 ans, qui vient de perdre sa mère. Nous sommes en Angleterre au début de la Seconde Guerre Mondiale, la menace gronde. Alors pour oublier la mort de sa mère, la guerre, le remariage de son père, l'arrivée d'un nouveau bébé, David se réfugie dans les livres, ses vieux amis ... sauf que désormais les livres lui parlent et que David entend des voix, dont celle de sa mère qui lui demande de le rejoindre ....

C'est en se réfugiant dans le creux d'un arbre, lors d'un bombardement, que l'enfant, tel Alice au Pays des Merveilles, franchit la barrière qui le sépare d'un monde parallèle ... un monde rempli des contes de notre enfance mais remaniés d'une façon terrifiante ..
Ainsi Le Petit Chaperon Rouge ensorcèle le loup, se lie à lui et fonde le peuple des Sires Loups, des créatures mi hommes mi loups, qui n'auront de cesse que dévorer le roi afin de régner sur le monde.
Ou Blanche Neige et les Sept Nains, avec une Blanche Neige persécutrice (petit moment drôle du livre d'ailleurs, le seul car ce n'est pas vraiment réjouissant pour le reste), ou encore une Belle au Bois Dormant qui se révèle être un vampire.

C'est une sorte de quête initiatrice que devra accomplir David tout au long de son histoire, aidé par certains hommes, poursuivi par un étrange Homme Biscornu, il devra affronter des créatures, des humains monstrueux, mais avant tout ses propres démons et peurs afin de pouvoir revenir dans ce monde.
Et plus que tout pouvoir revenir l'âme apaisé alors qu'il en est parti meurtri et en colère.
Comme dans toute quête, parti enfant, il reviendra homme.

John Connelly manie parfaitement le merveilleux mêlé à l'horreur, on oscille sans cesse entre angoisse, peur ou espoir, tel dans L'Histoire Sans Fin, les propres peurs du monde réel prennent vie dans le monde parallèle. C'est très bien écrit, très prenant. Un très bon livre que je ne peux que conseille de découvrir.

Par contre il est étrange que ce livre soit édité aussi en jeunesse car malgré que le héros soit un jeune garçon, il est abordé divers sujets tels que la manipulation génétique dans toute son horreur ou le récit de certaines tortures qui mettent plutôt mal à l'aise.
Pour moi c'est un livre pour adultes, ou grands adolescents à la rigueur mais dans tous les cas pas pour des enfants de 12 ans.

Ce livre a reçu le Grand prix de l'Imaginaire 2010 et le Prix Imaginales 2010.

Extraits
"Les histoires sont différentes : elles se mettent à vivre dès qu'on les raconte. Sans une bouche humaine pour les lire à haute voix ou une paire d'yeux écarquillés sous les draps, les parcourant à la lumière d'une lampe de poche, elles n'ont aucune existence réelle dans notre monde."

"Les histoires veulent être lues, disait la mère de David dans un murmure. Elles en ont besoin. C'est pour cette raison qu'elles quittent leur monde pour se frayer un chemin jusqu'au nôtre. Elles veulent qu'on leur donner la vie."


"Mais David avait déjà fait son choix. Il ne pouvait plus hésiter. Il s'engouffra dans la brèche du mur et s'enfonça dans l'obscurité au moment où le monde qu'il venait de quitter se transformait en enfer."


Ailleurs
Mon coin lecture ; Phooka ; De l'autre côté du miroir ; Olya ; Snow ...

lundi 23 mai 2011

Johan Heliot et Christian Grenier chez les enfants

Il est quelque fois des hasards ... comme ce livre de Johan Heliot : Opération Nemo, présent dans la bibliothèque de ma classe depuis des lustres et jamais repéré, jusqu'au jour où cherchant un livre à lire à mes élèves, je tombe dessus et fais un bon de 3 mètres (bon 20 cm d'accord !) en découvrant l'auteur ...

Nono est un petit garçon qui une nuit d'envie pressante tombe nez à nez avec le Capitaine Nemo, héros de vingt mille lieues sous les mers de Jules Verne ...et apprend que le célèbre marin est menacé par un terrible Gobe-Mots qui s'attaque aux livres, dévorant les plus jolis mots qui s'y trouvent.

"Quand les Gobe-Mots s'attaquent à un personnage de roman ou à un objet né de l'imagination d'un écrivain, ils peuvent lui infliger de véritables blessures. Nous ne sommes pas constitués de sang et de chair, ni de métal ou de bois véritable, mais d'encre."


C'est un petit livre fort bien rédigé, à l'écriture dense et riche, il faut déjà être bon lecteur pour l'aborder, et avoir un minimum de pré-requis littéraire (notamment sur quelques livres de Jules Verne, ne serais-ce que quelques titres). L'histoire est originale qui demande un effort d'abstraction de la part du jeune lecteur pour intégrer le fait qu'il suit les aventures d'un personnage de livre, lequel suit suit puis rencontre le personnage du livre qu'il lit aussi ...
J'aime beaucoup ce genre de récits qui fait entrer le lecteur dans l'univers des livres.

Dans un autre genre de hasard ... "Le château des enfants gris" de Christian Grenier, redécouvert en fouinant dans notre armoire de livres-cycles2.3- de la liste officielle .... lu il y a fort longtemps et oublié dans les oubliettes de ma mémoire.

Au détour d'un lac, Mic et Orphée découvrent un curieux château dont les habitants, deux enfants à la peau lisse et grise, vont intégrer leur école.
Mais qui sont ces mystérieux enfants ?

Au delà de l'histoire purement de science fiction, ce livre ouvre un beau sujet sur la tolérance de l'autre et de ses différences, car si Orphée spontanément intègre les nouveaux arrivants, tout bizarres soient-ils, voire même développe une réelle affection avec l'un d'entre eux (ce qui lui permettra d'avoir accès à un merveilleux cadeau), son ami Mic, lui, les rejette en bloc.

"Salut, têtes d'oeuf ! lance Mic au milieu des gloussements." "Tu as remarqué ? dit Mic à Orphée pendant la récréation. Ils sentent mauvais ! Et leur peau est gluante comme celle d'un serpent"

L'histoire se lit très bien et relativement facilement, tout à fait abordable par des enfants jeunes lecteurs et c'est une bonne découverte de l'univers fantastique. De plus c'est bien écrit, ce qui ne gâche rien.

"Alors Orphée s'enfuit. Taï veut la retenir ; mais elle bouscule son ami, se débat et griffe sa peau grise. Taï émet une note de douleur aiguë. Dans ses yeux, des larmes ont jailli ; sur son bras perlent trois gouttes violettes. Orphée s'arrête et pâlit, stupéfaite."


Johan Heliot et Christian Grenier sont de bons auteurs de littérature jeunesse.


mercredi 20 avril 2011

Le combat d'hiver de Jean Claude Mourlevat

Dans un pays gouverné par la Phalange, une dictature qui a pris le pouvoir par un coup d'état, la résistance s'est organisée mais a été impitoyablement écrasée.
Aujourd'hui encore, les résistants sont soit mis à morts à l'aide d'hommes-chiens qui, une fois qu'ils traquent leur proie, ne la lâchent plus, soit obligée de se battre à mort dans des arènes ...
Pourtant il existe encore un petit espoir ....
Miléna, Helen, Bartoloméo et Milos ne se doutaient pas , en s'enfuyant de leurs orphelinats respectifs, qu'ils seraient, comme leurs parents avant eux, les moteurs de la révolte .... et que surtout une voix ... celle de Miléna serait leur alliée pour lutter contre la barbarie et la cruauté ...

C'est un livre très sombre, dramatique, que Mourlevat a écrit là, qui retrace les années noires de la résistance, le combat pour la liberté, les sacrifices des uns et des autres. Mais aussi un livre fort bien mené, dans lequel on se plonge et qu'on lit d'une traite.
Ce que j'apprécie particulièrement c'est que si Miléna et Bart font figure de héros, le personnage le plus présent reste celui le plus proche de nous, Helen, qui sans mettre en arrière plan les deux autres, reste un personnage du quotidien auquel une jeune lectrice peut s'identifier.
Il y a un côté aussi relativement effrayant dans ce roman, avec les hommes-chiens, qui donne le côté fantastique au récit ....

Jean Claude Mourlevat est une référence dans le monde de la littérature jeunesse, notamment avec son excellent L'enfant Océan mais aussi avec d'autres comme La balafre , A comme voleur ou encore dans un tout autre style La troisième vengeance de Robert Poutifard ....

J'ai eu l'occasion de discuter un peu avec lui lors de la Fête du livre Zinc Grenadine à Epinal ... Le monsieur n'aime pas du tout la fantasy (ne surtout pas lui dire que Le combat d'hiver en est ; cela dit pour moi il ne l'est de toute façon pas), il n'en a même jamais lu, il a tenté de toucher à la science fiction dans un de ses derniers livres, mais sans en connaitre les ficelles, xD. N'en reste qu'il écrit quand même de très bons bouquins, qu'il a un style puissant et qu'il faut déjà être un bon lecteur pour aborder sa prose (j'entends bon lecteur d'un point de vue de l'enfant).
Petit (gros ?) regret il ne se déplace plus dans les écoles loin de son domicile .... dommage ....

Le combat dhiver a obtenu de nombreux prix : prix France Télévision 2006 ; prix Livrentête 2007 ; prix Saint Exupéry 2007 ; prix AdoLisant 2008 ; prix Sorcières 2008 et le prix des Incorruptibles 2008.

Pour en savoir plus
le site

Ailleurs
biblioblog ; sous le feuillage