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mercredi 1 juin 2016

L'envol du dragon de Jeanne A.Debats

Aux Imaginales (article qui suivra quand j'aurai un peu plus de courage et de pêche) j'ai acheté, entre autres, trois petits livres de Jeanne A-Debats : L'envol du Dragon ; Rana et le dauphin et L'enfant satellite. Ces trois livres me paraissaient idéals en terme de longueur et d'intérêt pour donner envie à mes zouzous de se lancer dans la lecture SFFF, sans trop de difficultés.

Aussi j'ai lu ce matin L'Envol du Dragon devant eux ....

Je l'avais évidement lu déjà chez moi et ressenti cette émotion que j'ai toujours en moi lorsque l'on aborde cette si terrible maladie .... L'Envol du dragon raconte ainsi comment Valentin, un enfant gravement malade, s'immerge dans un monde virtuel et devient un dragon sur le point de s'envoler.

Ce texte court et poignant narre avec sensibilité et pudeur les derniers instants et les rêves d'un enfant qui se sait condamné.

Ce matin, j'avais 26 regards posés sur moi qui me suivaient pas à pas tandis que je déambulais dans la classe tout en leur lisant ce roman -je suis incapable de rester immobile lorsque je leur lis quelque chose - il y avait aussi une sorte de tension que je n'avais jamais ressentie auparavant .... Si je connais évidement l'expression "être suspendu aux lèvres de quelqu'un", je ne l'avais jamais éprouvée à ce point ... Même mes élèves qui n'aiment pas trop lire, même ceux qui ne sont pas trop attentifs d'ordinaire, même eux  .....  étaient présents par ce regard intense.

Il est des fois aussi où l'on sent une espèce d'émotion que l'on a du mal à juguler, je ressens cela souvent en fin d'année lorsque je leur dis "au revoir" ou quelquefois dans l'année lorsqu'on aborde des sujets qui touchent, ou alors quand un enfant me raconte une souffrance qui me serre le coeur.
Et là ... ce livre .... cette fin ..... j'ai senti que cela montait, que ma voix s'enrouait .... qu'il allait falloir mobiliser toute sa maitrise de soi pour ne pas pleurer.

J'ai réussi à achever ma lecture, j'ai fermé le livre, je les ai regardés ..... Silence de mort ... toujours ces regards .... ce truc qui passe entre nous .... par cette lecture partagée ....

Etre enseignant ce n'est pas seulement se prendre des coups dans la tronche, des propos diffamatoires, des peurs et des douleurs .... C'est aussi faire découvrir un tout petit roman bouleversant et le partager avec vingt-six autres âmes ....

Merci Jeanne A-Debats pour ce moment intense ...

 

dimanche 1 mai 2016

Entre Clair et Obscur (2)

Ceci n'est pas un billet de livre... il n'y aura probablement plus de billet de cette sorte sur Clair Obscur ....
Pour moi Clair Obscur tel qu'il a pu l'être avec ses défauts et peut-être ses qualités est bel et bien mort.

Je sais aussi  désormais ce qui n'a pas fonctionné et ce depuis quelques mois, c'est apparu très clairement, brutalement, en mettant plusieurs éléments de ma vie en comparaison et notamment les points communs de mes échecs ..... Je n'en dirai pas plus, ce blog n'est pas là pour faire office de catharsis et rien ne changerait de toute façon cet état de fait ... 

Clair Obscur fera désormais office de mémoire de mes lectures, de temps en temps .... Histoire de garder trace de ce que je lis.

J'y songeais cependant depuis un moment sans oser me lancer (parce que l'envie me manquait et surtout que j'ai traversé une énorme panne de lecture en SFFF, une sorte de dégoût probablement du à la réalisation de tout cela) et puis je me suis décidée en lisant le gentil et touchant commentaire de Alys qui m'informait "garder un oeil sur sa colonne de droite au cas où" ..


Alors quelles lectures depuis ces derniers mois ? 

Pas grand chose suite à ma panne donc, j'ai relu beaucoup d'anciens livres qui n'avaient rien à voir avec la SFFF et peu lu de livres de ma Pàl.

- Port d'âmes de Lionel DAVOUST : Il est normal que je commence par celui-ci car sa lecture a pile poil coïncidé avec mon retrait de lecture, ce qui fait que je l'ai démarré il y a fort longtemps, arrêté et puis complètement repris depuis le début .... Ce qui ne m'arrive presque jamais mais c'est Lionel et pour la qualité de ses romans, c'est complètement mérité.

J'ai une fois de plus beaucoup apprécié sa plume dans ce roman complètement différent de tout ce que j'avais pu lire auparavant ... et différent aussi de ses autres livres bien que se passant dans l'univers d'Evanégyre ... mais tout simplement parce que c'est un auteur qui sait tellement se renouveler à chaque fois que j'ai la sensation de le redécouvrir. Lionel a ce don de nous basculer dans des lectures différentes à chacun de ses écrits tout en réussissant encore à nous surprendre.
Qu'ai-je particulièrement aimé dans Port d'âmes ? Eh bien le personnage même de Rhuys qui, tout en ayant ce côté un peu naïf de Mickaël Pertersen dans sa trilogie  de Léviathan, n'en porte pas pour autant ses travers agaçants et je l'ai suivi avec beaucoup d'intérêt car il est tellement anti-héros par excellence qu'on ressent profondément tout ce qu'il traverse. 
Je me souviens particulièrement de ce passage où il se met à dos l'Administration, de ce sentiment un peu humiliant d'avoir fait quelque chose auquel on croit profondément mais que l'on sait vecteur d'ennui à coup sûr ... cette sensation d'avoir agi en son âme et conscience mais qu'on regrette ensuite car la justice n'est pas la même pour tous .... Rhuys est un personnage profondément humain qui, avec des valeurs d'équité et d'honnêteté, devra se défendre dans un monde gouverné par le pouvoir, la duplicité et le mensonge .... 
C'est finalement très proche de la réalité actuelle du monde .... Être pourri est quelque fois plus profitable qu'être droit dans ses bottes, hélas ...

Le deuxième point que j'ai aimé dans cet excellent roman est tout ce qui tourne autour du Transfert, de ces dons d'âmes et de souvenirs.... J'en avais déjà été touchée dans La route de la Conquête mais là que cet aspect de ce monde est vraiment mis en valeur, cela revêt quelque chose d'à la fois terrible et poignant .. Le tout servi par ces mots si ciselés et justes de la plume d'un auteur que, même sans blog, je continuerai à suivre fidèlement tant je suis conquise.

- Le fou et l'assassin III ; En quête de Vengeance de Robin HOBB : Si j'avais trouvé le tome précédent un peu moins puissant que les précédents, celui-ci m'a littéralement subjuguée ... 

Une fois de plus il faut laisser le temps à Robin Hobb de poser son décor et de laisser les lecteurs renouer avec ses personnages ... Ce fut l'apothéose des retrouvailles avec Fitz dans En quête de vengeance et quel bonheur de se trouver à nouveau en symbiose avec son personnage fétiche (c'est bel et bien mon personnage préféré de tous les livres que j'aurai pu lire et le cycle de la Citadelle des Ombres restera  à jamais le cycle qui me transporte le plus) .... Quel bonheur aussi de retrouver les autres personnages et de voir enfin Fitz mis en valeur tel qu'il le mérite. En parallèle le récit s'accélère avec la disparition de la petite Abeille et les secrets du Fou enfin retrouvé .... J'aime aussi que Oeil de Nuit ne soit pas si loin, même en tant que souvenirs, toujours présents dans la mémoire des personnages en peu sous forme de fantôme qui communiquerait avec eux lorsqu'ils se trouvent en danger.
Bref j'ai adoré, ce fut un coup de coeur, je l'ai dévoré et j'ai hâte de lire la suite, mais que c'est long d'attendre !

- Lasser dans les arênes du temps de Sylvie MILLER et Philippe WARD : On retrouve notre célèbre détective et sa secrétaire (qui fait désormais office d'enquêtrice aussi) au Caire. Si j'ai moins accroché à ce tome-ci - probablement parce que la formule use un peu - j'y ai particulièrement aimé la mise en valeur de Fazimel, de la découverte de ses pouvoirs et surtout de son passé, cela donne un renouveau tout à fait bienvenue à la série. C'est toujours très agréable à lire cela dit, sans prise de tête et je pense que je continuerai à suivre les aventures de nos deux personnages atypiques et sympathiques.




- Eldorado de Hina COREL : J'avais acheté ce roman l'an dernier aux Imaginales en me faisant un peu "alpaguer" par son auteure .... Bon c'est de bonne guerre lorsqu'on a envie de faire découvrir son roman et du coup je l'avais acheté puis complètement oublié avant de le redécouvrir dans ma Pàl. 
C'est de la Young Adult post apocalytique dans lequel un jeu vidéo a pris le contrôle de la population ... Ses concepteurs s'en servent même pour réguler cette population. 
L'idée est intéressante et l'intrigue plutôt bien menée. J'ai bien accroché au début du fait de l'originalité du sujet mais ensuite mon intérêt est quelque peu retombé notamment à cause du style même de l'auteur. Je l'ai trouvé trop soigné, pas assez spontané et ce genre de style m'ennuie à la longue. Je ne dirai pas qu'elle écrit mal, non Hina Corel écrit bien mais il manque ce petit plus qui fait que je m'emballe grâce au pouvoir et à la magie des mots que certains savent si bien employer ... Cette écriture là est trop "scolaire" en quelque sorte, trop ficelée. Un peu dommage.

- Wormworld Saga de Daniel LIESKE : J'ai fait acheter ces trois albums  pour mon école, en pensant que cette BD serait une bonne entrée dans la fantasy pour mes élèves ; car depuis 2 ans j'ai réussi à faire entrer la SFFF dans notre BCD et ainsi à la faire découvrir à mes p'tits loups (ce qui trouve cette année son apogée de par notre participation au Prix des Ecoliers 2016 pour les Imaginales ... j'ai trop hâte d'y être d'ailleurs !).

Wormworld raconte donc le voyage d'un jeune garçon dans un monde de fantasy franchi par la porte de son grenier (on trouve là des similitudes avec Le monde de Narnia et L'Histoire sans fin, des lectures qui ont accompagné l'auteur dans sa jeunesse) ... A la base, cette histoire était partie d'un tableau qu'il avait réalisé pour un concours (et qui avait d'ailleurs remporté le second Prix) et a été conçue comme un film 3D (ce qui se voit immédiatement en feuilletant les albums).
Si l'histoire est relativement conventionnelle : quête d'un enfant à moitié orphelin mais qui dans le nouveau monde est attendu tel un messie, lutte contre une phobie qui le paralyse et qu'il devra vaincre, rencontre de personnages qui vont l'aider ..... les illustrations sont absolument formidables avec un jeu de clair obscur des plus réussi .... Elles sont littéralement subjuguantes et cela gomme un peu le côté classique de cette fantasy ... Il ne faut pas oublier non plus que ces BD s'adressent à un jeune public et que par là c'est parfaitement réussi, mes élèves ont terriblement hâte de les découvrir (je les ai alléchés avant ih ih) et je pense que ce sera une magnifique entrée dans la fantasy ... qui plus est qui se passe dans un monde où tout un univers de bêtes et de plantes étranges ont été conçus. J'espère juste qu'il ne faudra pas attendre trop longtemps pour les suites ....


 

samedi 24 octobre 2015

Les carnets de Cerise de Joris Chamblain et Aurélie Neytet



Chaque année scolaire, deux fois par ans, mon amie qui bosse à la bibliothèque de l'école et moi-même partons à l'assaut du Hall du Livre de Nancy à la recherche des livres ..... perdus ...... trouvés.

L'an passé, l'exercice était extrêmement facile ayant des élèves formidablement lecteurs et passionnés que je pouvais éveiller à des tas de littératures différentes .... et surtout à la fantasy ....
Ainsi Oksa PollockLes Désastreuses aventures de orphelins Baudelaire, Rose et ien d' autres avaient fait leur entrée triomphale dans la BCD de l'école.
Les années ne se ressemblant hélas pas, ma classe cette année se révèle beaucoup moins intéressante de ce point de vue et surtout passive et pas du tout encline à la découverte .... snif snif .... Aussi choisir des livres dans ces conditions n'est pas si aisé que cela.

Heureusement il reste les albums et des fois on fait de sacrés découvertes.
Les Carnets de Cerise, je les avais repérés dans un catalogue et j'avais été séduite par les illustrations.
Il existe aujourd'hui 3 albums portant sur les aventures de cette petite fille qui s'appelle Cerise et qui rêve d'être une romancière.

"Il était une fois ...
Quand j'étais petite, je me suis fait la promesse que si un jour j'avais un journal intime, il commencerait comme ça. J'aime lire des histoire et mes préférées commencent toutes par " Il était une fois".
Alors, il était une fois ... ben moi, Cerise !
J'ai dix ans et demi et mon rêve c'est de devenir romancière. J'adore écrire. Et j'adore lire des romans, des bd, des magazines un peu scientifiques .... Ma maman m'a toujours dit que le vocabulaire était ma meilleure arme dans la vie. Avant je ne comprenais pas vraiment pourquoi. Maintenant si.
Lire, c'est découvrir, voyager, mais aussi apprendre le sens des mots et surtout apprendre à s'en servir. C'est très important pour comprendre les choses, et faire attention à ce que l'on dit."

En attendant de devenir romancière,  Cerise observe les gens, imagine leurs vies, leurs secrets .... Et elle aime découvrir "quelque chose" quand elle croise des personnes.
Du coup ces Carnets constituent ses "enquêtes" : un mystérieux vieil homme couvert de peinture qui passe dans les bois pour une direction inconnue pour le premier Carnet, une vieille dame qui a l'air très triste et emprunte toujours le même livre à la bibliothèque dans le second Carnet et enfin les secrets du traumatisme d'une jeune relieuse de livres dans le troisième Carnet.
La particularité de ces Carnet et qui fait tout leur charme, c'est que les deux auteurs ont choisi de mélanger le journal intime de la petite Cerise à ce qui lui arrive sous forme de BD, du coup on navigue sans cesse entre l'histoire racontée et ses réflexions, tristesses et sentiments sous forme d'introspection agrémentée de photos, de dessins .... 




 C'est vraiment super chouette et en plus comme la BD est soutenue par des illustrations tendres, pastels et réalistes, cela donne un résultat superbe.
Je suis fan de tous ces paysages enneigés du troisième tome ! 




Ces Carnets sont bourrés de qualités : la forme d'une part dont je viens de parler, les illustrations d'autre part dont j'ai parlé aussi mais en bonus la profondeur des personnage.

Cerise tout d'abord, qui est une petite fille introvertie bien qu'ayant deux meilleures amies avec lesquelles elle partage ses enquêtes .... une petite fille aussi qui semble en souffrance, on apprend peu à peu pourquoi et qui livre au travers de son journal intime ses difficultés relationnelles avec ceux qu'elle aime pourtant profondément. Et malgré tout, c'est une enfant tournée vers les autres, dans le désir de les aider. Qui plus est, avec une belle évolution dans ses rapports à elle-même et aux autres au fil des Carnets.

Les autres personnages sont haut en couleurs aussi ... Une maman qui fait du mieux qu'elle peut face à une fille qui devient adolescente, deux amies toujours là en cas de problèmes mais qui peuvent être impitoyables quand Cerise les délaisse, une étrange vieille voisine qui écrit des romans et est l'amie de Cerise, au grand dam de sa maman ... on se demande pourquoi et on a hâte d'en avoir l'explication (dans les tomes suivants ?) et les personnages rencontrés qui ont une réelle profondeur d'âme.

En plus, ces Carnets qui se suivent révèlent peu à peu des bribes du passé et de la vie des personnages, c'est vraiment passionnant.

On l'aura compris, ces albums sont un grand grand coup de coeur pour moi, une découverte que j'ai hâte de prolonger dans les suites (prochaine sortie du Tome 4 : Janvier 2016) et surtout hâte de faire découvrir à ma classe, parce que cela vaut vraiment vraiment le détour.

Je le conseille aussi en guise de cadeaux de Noël pour des lecteurs de 9.10 ans et plus (être un minimum bon lecteur car il y a pas mal de texte) qui veulent de la vraie qualité.

samedi 24 janvier 2015

L'Océan au bout du chemin de Neil Gaiman

"De retour dans le village de sa jeunesse, un homme se remémore les évènements survenus l'année de ses sept ans. Un suicide dans une voiture volée. L'obscurité qui monte. Et Lettie, la jeune voisine, qui soutient que la mare au bout du chemin est un océan ..."

Dans son dernier roman, Neil Gaiman nous propose une excursion extraordinaire et incroyable dans le monde de l'enfance, dans l'univers de ses peurs, de ses secrets et de ses mystères.

 "Personne n'est venu à la fête de mon septième anniversaire.
Il y avait une table garnie de gelée et de petits gâteaux, un chapeau de cotillon auprès de chaque place et un gâteau d'anniversaire avec sept bougies, au centre de la table. Le gâteau était décoré d'un dessin de livre, avec du glaçage. Ma mère, qui avait organisé la fête, m'a raconté qu'aux dires de la dame de la pâtisserie, ils n'avaient encore jamais  dessiné des livres sur un gâteau et qu'en général, pour les garçons, c'étaient des ballons de football ou des engins spatiaux. J'étais leur premier livre."

Le narrateur (on ignore son prénom) est un petit garçon relativement solitaire, qui a peur du noir et trouve ses solutions et son refuge dans les livres. C'est après avoir découvert le suicide d'un homme étrange que tout bascule dans le cauchemar.

Ce qui me sidère toujours chez Neil Gaiman c'est cette façon qu'il a d'englober la pire des horreurs dans une trame poétique qui en atténue l'épouvante mais en même temps en exacerbe la teneur horrifique : un trou de ver, un loup manta, des vautours préhistoriques, des déchets vivants, c'est du Stephen King mais avec l'écriture fabuleuse de Gaiman. Et c'est pour cela que vraiment j'adore ce qu'il écrit. En plus cela a l'air très réel.
"Ensuite, elle a tourné l'aiguille et l'a ramenée vers elle. J'ai regardé, stupéfait, tandis que quelque chose de luisant - ça paraissait noir, tout d'abord, puis translucide, et enfin réfléchissant comme du mercure - était extrait de ma plante de pied, à la pointe de l'aiguille."

Neil Gaiman signe là vraiment un roman à mes yeux exceptionnel, déjà par son entrée très juste dans le monde de l'enfance.

"Les adultes suivent les sentiers tracés. Les enfants explorent. Les adultes se contente de parcourir le même trajet, des centaines, des milliers de fois ; peut-être l'idée ne leur est-elle jamais venue de quitter ces sentiers, de ramper sous des rhododendrons, de découvrir les espaces entre les barrières."

"Les petits pois étaient pour moi une énigme. Je ne comprenais pas pourquoi les adultes prenaient des choses qui avaient si bon goût quand elles étaient fraîches cueillies et crues pour les mettre en boîte de conserve et les rendre écoeurantes."

Ensuite par l'impuissance d'être un enfant effrayé dans un monde d'adultes ; en effet l'enfant n'a personne sur qui compter lorsqu'il a affaire à la terrible gouvernante (qu'il a ressenti, lui, de suite être un danger pour lui et sa famille) et pire on ne le croit pas. Du coup on vit tout à hauteur d'enfant de sept ans (on est encore tout petit à cet âge là) incompris et surtout non soutenu, les peurs ressenties alors en deviennent plus percutantes et on en vient à compter autant que lui sur la petite Lettie, cette sorte d'enfant trop mûre pour son âge qui semble savoir déjà tant de choses sur le monde onirique dans lequel ils gravitent.

Et enfin pour l'histoire en elle-même qui ne souffre d'aucune longueur, ni rupture de rythme. J'aime le style, toujours juste, toujours touchant au but, du grand Gaiman. C'est un roman pour adultes sur l'enfance et c'est formidablement mené.
J'ai été plus que conquise, j'ai été réellement emballée, je l'ai dévoré d'une traite et je pense sans aucun doute qu'il est mon tout premier coup de coeur de l'année 2015.

Citations
"J'aimais les mythes. Ce n'étaient ni des histoires pour adultes, ni des histoires pour enfants. Elles étaient mieux que ça. Elles étaient simplement.
Les histoires d'adultes n'avaient jamais aucun sens, et elles mettaient tant de temps à commencer. Elles me donnaient l'impression que l'âge adulte avait ses secrets, des secrets maçonniques, mystiques. Pourquoi les adultes ne voulaient-ils pas lire des histoires de Narnia, d'îles secrètes, de contrebandiers et de fées dangereuses ?"

"Les adultes non plus, ils ressemblent pas à des adultes, à l'intérieur. Vus de dehors, ils sont grands, ils se fichent de tout et ils savent toujours ce qu'ils font. Au-dedans, ils ressemblent à ce qu'ils ont toujours été. A ce qu'ils étaient lorsqu'ils avaient ton âge. La vérité, c'est que les adultes n'existent pas. Y en a pas un seul, dans tout le monde entier."

Ailleurs
Une interview de Neil Gaiman ici ....

mardi 25 novembre 2014

Morwenna de Jo Walton

"Je commence par cela parce que c'est concis et que ça permet de comprendre le reste, qui n'est pas si simple.
Voyez ça comme des Mémoires. Pensez-y comme un de ces recueils de souvenirs dont l'auteur s'est discrédité en se faisant passer pour un autre qu'il n'était ni par la couleur, ni par le genre, ni par la classe ou la religion. J'ai le problème inverse. Je dois sans arrêt me battre pour qu'on cesse de me prendre pour plus normal que je ne suis. La fiction est bien pratique. Elle vous laisse choisir et simplifier. Ceci n'est pas une belle histoire, ce n'est pas une histoire facile. Mais c'est une histoire qui parle de fées, donc sentez-vous libres de penser que c'est un conte de fées. De toute façon, vous n'y croyez pas."

Morwenna, elle, y croit aux fées, elle les voit dans les ruines ou dans les arbres ... elle les voit parce qu'elle sait les voir et qu'elle en a besoin ... Parce que probablement sans elles et ses lectures, la vie lui semblerait vide de sens. Morwenna a 15 ans, dans la fin des années 70, elle a du fuir sa sorcière de mère, quelques temps après le terrible accident qui l'a privée à jamais de sa soeur jumelle et lui a bousillé la hanche .... Désormais elle ne se déplace qu'avec une canne. Réfugiée chez son père qui l'envoie en pension, elle va connaître une année de solitude, de deuil avec pour seuls compagnons à l'origine les livres.
Car des livres il y en a partout dans ce roman, à presque chaque page, des livres de SF essentiellement que Morwenna dévore comme si sa vie en dépendait, des livres qui lui tiennent compagnie et forgent sa personnalité ... Mais des livres aussi qui vont lui ouvrir d'autres perspectives comme ce fameux club de lecture où elle va enfin pouvoir, elle qui était mise de côté à son collège, lier connaissance et même plus avec un certain garçon ....

Morwenna est une introspection ... le journal intime d'une jeune fille pas comme les autres, différente dans son aspect, son vécu mais aussi parce que tout simplement elle n'aime pas les mêmes choses que les autres : indifférente à la musique pop ou aux histoires de flirts, ou encore au sport, elle, elle s'y retrouve dans son monde poétique de fées (pas toujours si poétique d'ailleurs) et ses romans : Mc Caffey, Tolkien, Le Guin, Silverberg, Zelazny pour ses favoris mais aussi Anderson,Delany ou Heinlein ..... De toute façon elle lit absolument tout, sans y regarder, absorbant presque tout avec une égale passion.
"Ce qui m'a toujours plu dans la science-fiction, c'est qu'elle vous fait réfléchir et regarder des choses sous des angles auxquels vous n'auriez jamais pensé."

Jo WALTON a livré beaucoup d'elle-même dans ce roman, est-ce pour cela qu'on se sent tellement concerné ? Ou est-ce que parce c'est l'histoire d'une adolescente meurtrie, mise à l'écart, qui tente de grandir dans un monde devenu morose et dépressif sans sa soeur ? Ou sa force et son courage pour vivre malgré tout ? Ou ses moments de magie où elle entre dans un autre monde ? Ou encore sa soif de lecture que, tout lecteur compulsif adulte, a ressenti plus jeune ?

 "Si vous aimez suffisamment les livres, les livres vous aimeront en retour."

Ou alors un mélange de tout ? Sans oublier le charme retrouvé des années 70 pour ceux qui ont vécu dans ce temps ? 
Morwenna touche parce que c'est une belle écriture, une magnifique introspection sur les désarroi de certains adolescents, de leur solitude et de leur décalage par rapport aux autres. C'est émouvant aussi parce qu'il y a tout un monde merveilleux qui gravite autour de Mori, ces fées qu'elle seule, presque, voit, la communication qu'elle met en place avec elles .... et en contrepartie un monde inquiétant entre sa mère qui semble la poursuivre sans que l'on sache exactement pourquoi, ni ce qu'elle lui reproche, si ce n'est qu'elle est clairement responsable de l'accident .... et entre la magie que Mori semble posséder mais sait qu'elle doit utiliser avec parcimonie et surtout pour se protéger.
On glisse de pages en pages, tantôt ému ou touché ou concerné par ces mois racontés, vivant ces moments avec cette jeune fille, souriant et pleurant avec elle, se désolant ou se réjouissant à l'approche de ses jours de réunions littéraires ou à la découverte de nouveaux livres. On a aussi envie de la prendre par la main et lui dire "tu sais, je suis là moi, je te comprends, je suis un peu comme toi" .... mais au final c'est elle qui vous tient la main, elle, la bancale qui apprend à marcher seule et au final entre dans le monde des adultes ... quitte à vous laisser sur la couche.

C'est vraiment une lecture forte. Je me suis sentie touchée, concernée, j'ai vraiment été conquise  ....
S'il est un livre qui aurait mérité le Prix accessit du Prix Planet SF des blogueurs, c'est bien celui-ci !!!!

"Ca va s'arranger. Sincèrement. Il y a vraiment quelque part des gens que tu apprécieras et qui t'apprécieront."

Ailleurs

Ce roman entre dans le cadre du Challenge SFFF Féminin de Tigger Lilly.


mardi 28 octobre 2014

L'importance de ton regard de Lionel Davoust

Des voiliers bloqués par la glace, condamnés à s'entretuer ; des hommes qui se font du tunning à même la peau ; le destin de Pinocchio si l'histoire avait continué ; la quête de pierres précieuses à remettre à Ysrafil  ou encore des guerriers mémoires qui en combattant perdent des pans de leur passé .... 

Des nouvelles atypiques - au nombre de 17 - qui couvrent un panel de genres étonnant, d'histoires variées, voici ce que nous propose Lionel Davoust dans son recueil L'importance de ton regard (qui porte le nom de son avant-dernière nouvelle, la plus longue et la plus troublante). Lionel Davoust je ne le présente plus, s'il est si présent sur ce blog c'est parce qu'il fait partie des écrivains dont je tiens absolument à dévorer tout ce qu'il fait .... parce que j'aime ce qu'il écrit et encore plus j'aime la façon dont il le fait.
Cet auteur a une plume magique, tout ce qu'il grave sur le papier, c'est de manière coulée, sensible et touchante et en même temps forte et poignante, il sait parler des sentiments, des sensations et nous les faire toucher du doigt .... Je n'ose même pas aborder sa justesse de propos lorsqu'il évoque la mer ..... qu'on pourrait voir se dessiner sous nos yeux rien qu'en quelques lignes.

Alors je ne vais pas parler de toutes les nouvelles, je ne les ai pas toutes appréciées de la même manière, -je ne suis, par exemple, pas entrée dans Inventaire et A la manière de  et j'ai trouvé Devant bien trop courte - mais seulement évoquer celles qui m'ont le plus marquée :

- En premier lieu, celles qui se passent sur la mer comme l'Impassible armada (ces voiliers à la merci du gel, juste délivrés de temps en autre par le flux qui leur permet de modifier leurs positions pour mieux lutter les uns contre les autres) ; Never Think of The Perfect Storm ou Lions et espadons qui évoquent la pêche, la lutte contre l'industrialisation, la force de ce métier de pêcheur, la passion de ceux qui le pratiquent .... J'ai ressenti de la peine en lisant la dernière .. la fin d'un rêve, la fin d'une vie de pêcheur, la fin de vie d'un navire ... c'est tellement sensible et bien décrit que les larmes me sont montées aux yeux, j'ai ressenti le déchirement de cet homme qui voit sombrer celui qui l'a accompagné tant d'années. Cela m'a rappelé le choc et le désarroi ressenti lorsque dans le film La leçon de piano, le piano est jeté par dessus bord et s'enfonce sous l'eau (bon je sais, c'est idiot mais il m'arrive d'être bêtement sentimentale face à certains objets).
J'ai trouvé aussi la mer tellement bien décrite, je crois que c'est l'un des auteurs qui me fait le plus vibrer lorsqu'il parle de cet élément qu'il connaît si bien.

- Tuning Jack : Une nouvelle terrible qui met en scène des jeunes cherchant à se démarquer des autres en se clouant, greffant des plaques métalliques (ou éclairages, piles sous la peau ou sur les tympans) à même leur corps, enfonçant des broches dans les os ..... le tout dans un univers complètement glauque où la télé réalité montre un loft où les gens s'éliminent atrocement. Un récit à faire frissonner car on finit par se demander si la réalité ne rattrapera pas un jour la fiction ....texte qui traduit admirablement la bêtise humaine à la pointe de la mode ou du "que faire pour être comme les autres" ?

- Récital pour les hautes sphères : Barnabé, qui souffre de tout entendre trop fort, se crève les tympans et accède alors à une musique intérieure qu'il qualifie de céleste et qu'il tente de reproduire ..... En-dehors de la beauté de ce qui est décrit sur cette musique proche des étoiles, la nouvelle conte tout le parcours de la production d'un album, face à des requins qui ne voient que l'aspect financier et existent dans un monde où soit tu es le meilleur, soit tu es viré.

Avec ces deux nouvelles, Davoust pointe habilement du doigt toutes les dérives d'une société de consommation qui ne recule devant rien pour vendre, au détriment de l'individu, de sa santé et de son âme.

Dans le même thème, la fameuse nouvelle qui porte le nom du livre : L'importance de ton regard .... Elle m'a scotchée, il n'y a pas d'autres termes ..... Un jeu, Unicraft, dévore peu à peu la société et l'humanité en amenant des millions de gens à se connecter en ligne, en oubliant tout le reste ...... C'est terrible car proche d'une certaine réalité .... Les gens jouent parce qu'ils fuient leur propre vie, qu'ils n'y trouvent plus d'intérêt et parce qu'aussi les seuls liens qu'ils parviennent à maintenir sont ceux des joueurs rencontrés en ligne.
Cette espère de fièvre ressentie à l'approche du moment de jouer, ces regard en coin vers l'objet sacré : l'ordinateur ouvert sur la page d'accueil avec ce petit icône sur lequel il suffit de double cliquer pour franchir les portes de l'imaginaire et se transformer en quelqu'un d'autre .... tout est parfaitement et justement écrit avec ce pouvoir d'accrocher implacablement le lecteur et l'amener à réfléchir ..... Car dans ce monde décrit dans cette nouvelle, tout est devenu gris, sans espoir, sans plus de notion de temps .... une société à la dérive. Cela fait très peur ....

Sinon autres nouvelles que j'ai adorées :
- Prière à Aarluk, ma préférée avec L'Îe Close, L'impassible armada et Bataille pour un souvenir : je l'ai trouvé magnifique, cette quête du soi auprès des orques, un très beau texte, vraiment, et quels animaux fantastiques lorsqu'ils peuvent évoluer en liberté et non prisonniers des ces horreurs de parcs aquatiques ! Encore une fois Davoust a su parfaitement faire ressortir la liberté qu'ils renvoient.

- L'Île close : ah j'ai adoré cette nouvelle mais en même temps, en ancienne passionnée des chevaliers de la Table Ronde, c'était presque sûr ; seulement en plus j'ai vraiment accroché à cette crise d'identité des héros, lassés de revivre sans cesse leur histoire sous différents angles et même différents noms. Quelle nouvelle novatrice sur la Geste ! D'ailleurs dans le même genre, j'ai beaucoup aimé aussi Personne ne l'a jamais dit qui montre le devenir de Pinocchio après être devenu un petit garçon en chair et en os : très bien vu.
En lisant l'Île Close, à la manière dont c'est relaté, j'ai vraiment eu la sensation de comprendre ces héros et ce qu'ils ressentaient à voir narrées leurs histoires, sans leur laisser le libre arbitre : c'est ça le destin des personnages de livres, ils sont tributaires de la volonté de celui qui leur a donné vie .... Vraiment très chouette.

- Bataille pour un souvenir : Une atroce bataille embellie par la plume de Davoust : eh oui il parvient à poétiser le pire drame humain, c'est fort. Du coup on en oublie les bouillies humaines, les souffrances à la lecture de ce très beau texte qui parle de guerriers mémoires qui pour gagner des forces en oublient un pande leur passé, la bataille finale entre Thelin et Erdani est juste hallucinante.

En conclusion, que dire de plus ? j'ai envie de citer un passage de Scifiuniverse qui dit les choses bien mieux que moi :
 "C'est d'ailleurs une récurrence dans toutes les nouvelles du recueil : le style magnifique de l'auteur. Sa façon d'écrire et de retranscrire des images, des idées fortes par les mots s'affirme comme un des grands points forts du recueil. Lionel Davoust maitrise la langue française et en use de la plus agréable des façons. Les nouvelles et les registres changent, la force de l'écriture reste."

Lionel Davoust c'est le Bien ^^ Ce livre fait partie désormais de mes coups de coeur 2014.

Extraits
"Rien ne subsiste sur le passage de nos furies guerrières. Les hommes tombent à terre, engoncés dans leurs carcans futiles; leur sang et leurs entrailles se mêlent aux cristaux-vapeur blanchâtres et aux liquides noirâtres vomis par les machines découpées. Il n'y a que la steppe pour répondre à leurs plaintes; Fraél et moi traçons un sillage de mort au travers des rangs d'Asreth. Chaque fois que nous tuons, nous mourons aussi un peu; tels des charognards de notre propre mémoire, nous nous dépouillons de ce qui fait sens dans nos vies."

Un corps non tuné ressemble à un appartement témoin : tout y est de série. On peut aimer son volume corporel mais préférer néanmoins l'équiper à sa façon. Alors oubliez les peaux monochromes, les silhouettes ordinaires, les visages quelconques. Osez les équipements multimédias, les kits animaux, les finis métalliques. Essayez. Trouvez votre style. Constituez votre ligne de conduite. 
C'est la différence entre être, et Exister."

"Devant la rive, leurs dorsales noires tranchent l'écume comme les cimeterres des gladiateurs et leurs puissants battoirs giflent les flots avec les claquements d'une bombe. Leurs crocs implacables déchirent, tranchent, arrachent et l'eau noire prend des reflets rouille, poisseux, en fuite d'huile. Devant l'ovale blanc, vaste orbite aveugle, je discerne leurs yeux d'une intelligence étrangère que n'habite nulle question, seulement l'action, l'application impeccable. Une intention pure. Au milieu, la baleine se rend aux assauts des orques, et les flocons sur sa chair de sous-marin comme des larmes."

Que c'est beau ....

Ailleurs

 




dimanche 19 octobre 2014

Gagner la guerre de Jean-Philippe Jaworsky

"Au bout de dix heures de combat, quand j'ai vu la flotte du Chah flamber d'un bout à l'autre de l'horizon, je me suis dit "Benvenuto, mon fagot, t'as encore tiré tes os d'un rude merdier". Sous le commandement de mon patron, le podestat Leonide Ducatore, les galères de la République de Ciudalia venaient d'écraser les escadres du Sublime Souverin de Ressine. La victoire était arrachée, et je croyais que le gros de la tourmente était passée. Je me gourais sévère ..."

Le moins que l'on puisse dire c'est que la quatrième de couverture annonçait joyeusement la couleur de ce qui allait être mon livre de chevet durant 10 jours .... 
"Je me gourais sévère" .... Benvenuto Gesufal pouvait bien le prédire maintenant que la victoire acquise, il allait falloir se partager le butin mais surtout intriguer pour ne jamais perdre la face, pour bien asseoir ses acquis et ses ambitions ..... Car Leonide Ducatore, tout fin stratège qu'il soit, est un sacré politicien véreux, manipulateur, n'hésitant aucunement au sacrifice pour parvenir à ses fins .... et comme le dit si finement Benvenuto, c'est son patron ..... et lui en sera le plus grand jouet afin d'assouvir ses désirs et buts.

Gagner la guerre c'est déjà un fort beau livre, magnifique (de ceux qui me confirment que jamais je ne passerai au numérique même si en parallèle avec de vrais livres) .... une couverture à tomber par terre (j'ai passé 10 jours à la contempler systématiquement avant d'ouvrir le livre, en plus un voilier quoi, je me pâme !!!), un livre fort lourd aussi (presque 1,2 kilos ! ce fut du grand art pour ne pas le faire tomber dans la baignoire celui-ci !) ....

C'est aussi un roman dont  on est happé dès les premières pages, non que dis-je, dès les premières lignes, je ne savais pas du tout à quoi m'attendre, si ce n'est qu'après avoir lu Janua Vera, je savais que j'aimais la façon d'écrire de Jaworsky. En réalité, ce fut juste un coup de coeur, j'ai dévoré d'un bout à la fin, complètement dedans, c'est bien écrit, c'est rythmé, on a la sensation de se tenir à côté de Benvenuto à chaque instant et de vivre intensément ce qu'il traverse. Une immense partie d'échecs dont les personnages sont des pions que l'on déplace de cases en cases selon les intrigues, j'ai même eu la sensation certaines fois de me trouver dans un jeu de rôle. J'ai vécu chaque combat, chaque fuite comme si cela se passait devant mes yeux, c'est vraiment très prenant et tellement bien écrit, tellement bien décrit qu'on le vit intensément.
J'ai encore un souvenir percutant de certaines scènes : comme la fuite de Benvenuto à travers les toits, ou alors le final incendiaire .... OMG quoi ! C'est du grand grand art !

L'autre point fort du roman, c'est le personnage en lui-même : Benvenuto Gesufal, donc, rédige son histoire à la première personne, c'est le type même du mauvais garçon : soudard, brutal, le langage fleuri, sans pitié, n'hésitant pas à étendre toute personne se mettant en travers de son chemin, même pour des raisons futiles (genre un excès de mauvaise humeur) ou culbuter le jupon au détour d'une rue .... Il ne montre ni émotion, ni sentiment .. en bref un beau salaud ...mais .... un salaud que j'ai adoré, Jaworsky réussit à nous faire aimer un mauvais personnage ! Il faut dire que chacun est manipulateur dans l'âme, chacun est pourri à sa façon, c'est brutal et cru. On a affaire à de vrais durs, qui n'épargnent pas le lecteur, on s'en prend plein les mirettes !

Autant dire aussi que Jean Philippe n'épargne pas davantage son personnage principal : le nombre de coups qu'il se prend dans la gueule, c'est juste hallucinant et il n'y va pas avec le dos de la cuillère, on est loin des héros qui se prennent des coups et se relèvent "même pas mal" .... Non Benvenuto se relève parce que c'est une tête brûlée, une tête de lard mais il souffre, on lui défonce la tronche au gantelet, pas de faux-semblants, c'est aussi gore qu'un Urgence en pleine panique, le sang, les dents déchaussées, le nez cassé, la mâchoire fracturée, du grand art ! L'auteur a du sacrément bien se renseigner pour être aussi au courant de ce genre de blessures !
Je suis d'ailleurs assez étonnée d'avoir aussi bien supporté les scènes horribles, probablement grâce à l'humour noir dévastateur de Benvenuto :
"Lui aussi, je le traînai jusqu'aux gaffres endormis, histoire qu'ils se tiennent chauds entre refroidis"
C'est imparable ! Il aurait fallu que je les note au fur et à mesure mais j'étais trop envoûtée pour m'arrêter en pleine lecture afin de prendre des notes, déjà qu'il fallait que je le laisse à la maison lorsque j'allais à la mine (j'avoue je l'ai emmené une seule fois mais je n'ai même pas eu le temps de l'ouvrir).

Quant à l'intrigue, commencer par la victoire constitue déjà une façon particulière d'aborder un récit, on entre de toute façon en plein dans l'action .... L'histoire fait penser à la Renaissance Italienne, de par les descriptions des demeures, des rues, mais aussi aux Romains, on ne sait pas bien donc à quelle époque on se situe. Le côté fantasy est très dilué mais savamment ajouté : des elfes discrets, un nain très grincheux, des magiciens qui pratiquent la nécromancie. Pour le reste, intrigues politiques bien menées, vision économique et militaire d'un monde parfaitement bien construit et sensé, tout se tient.
Il y a aussi un côté très noir dans ce roman, la présence de ces fantômes, de ces morts qui hantent Benvenuto, ce qui distille une sorte d'angoisse sourde, d'autant plus forte que c'est rédigé à la première personne et que l'on suit notre personnage pas à pas.

Je me rends compte à quel point mon billet est décousu et qu'il ne rend pas assez hommage à ce formidable roman, il faut dire que c'est difficile de structurer ses pensées quand on a adoré à ce point, je viens juste de l'achever et j'ai envie de dire que Benvenuto me manque déjà !

Merci Jean-Philippe Jaworsky pour ce pur bonheur de lecture, pour ce bijou qui comptera désormais dans mon panthéon des "livres préférés".
Gagner la Guerre est juste un Chef d'Oeuvre !

Extrait
"La vie est une chierie.
Vivre, c'est souffrir. La naissance, c'est une expulsion obscène, pleine de cris, de sang et de mucus ;  c'est un coup de dé où la mère peut claquer, où le morveux peut claquer, quand ce n'est pas maman et bébé qui parent ensemble faire un câlin définitif entre quatre planches. C'est aussi la première occasion pour le chiard de se retrouver la tête au carré ; à peine dégringolé, on le tabasse jusqu'à ce qu'il gueule ; ensuite, on le rectifie au couteau, histoire de le couper du paradis terrestre et de lui signifier que c'est la vie, que les ennuis ne font que commencer. Mourir, par comparaison, c'est déconcertant de facilité -et croyez- moi, je sais de quoi je parle. Il suffit d'être distrait, de  trébucher ou de lâcher prise. Ce qui est dure, ce qui est effrayant, ce qui fait la différence entre un beau mort et un cadavre torturé, ce n'est pas la camarde :  c'est l'obstination avec laquelle la vie s'est accrochée à une viande condamnée."

Ailleurs

mardi 14 janvier 2014

Rainbow Warriors de Ayerdhal

"Il y a des choses qui ne se font pas. Courir dans un cimetière par exemple. Surtout un cimetière militaire. Cracher sur les tombes, non plus. Encore moins sans prendre le temps de s'arrêter. Geoff, lui, fait ça tous les matins depuis bientôt deux ans."

Geoff Tyler a ainsi promis de cracher sur les tombes de tous les fumiers qui ont commis l'imprudence de mourir avant lui, parce que c'est un homme d'honneur et tant pis si cela en défrise certains ! 
De toute façon c'est une forte gueule et un incroyable personnalité. Alors lorsqu'on vient le sortir de sa retraite pour prendre la tête d'une armée privée financée par des célébrités afin de renverser le dictateur du Mambesi, Etat africain qui bafoue les Droits de l'Homme, et permettre la tenue d'une démocratie, il accepte aussitôt. Il dispose d'énormes moyens et surtout d'une armée plus qu'atypique : une armée volontaire de 10 000 individus,  constituée de LGBT : Lesbian, Gay, Bi et Trans.

" LGBT. Maintenant Geoff sait ce que cela signifie. Lesbian, gay, tri, trans, même s'il dirait plutôt gouines, pédés, à voile et à vapeur et .... euh ... trans, parce qu'il manque un peu de vocabulaire sur le sujet. Et ce n'est pas qu'il soit homophobe ou ... euh ... intolérant, c'est juste qu'il aime bien appeler un chat un chat et que ...
- Non, merde, vous êtes sérieux ?
Une nouvelle fois, toutes les paires d'yeux sont braquées sur lui, certaines  sous tension, d'autres dures. La réponse survient dans son dos.
- Oui, Geoff, c'est très sérieux. Trente-huit des cinquante-trois Etats africains pénalisent l'homosexualité et pratiquent une discrimination violente à l'égard des LGBT. En sus de l'ostracisme ordinaire, le viol, la tortures, la lapidation, la condamnation à mort sont choses fréquentes. Alors, même si ce n'est qu'un symbole, le gouvernement que de cette armée de tafioles va renverser est le pire de tous. Et ça va faire un sacré barouf !"

Ma première réaction en découvrant ce roman d'Ayerdhal fut de me dire "ah bah mince où est-il allé pêcher un sujet pareil ? une idée de cet acabit ?", ma seconde, quelques pages plus tard fut de trouver ce livre absolument .... génial .... Inconditionnellement génial .... 

Je sais que ce n'est pas très élaboré comme critique mais c'est quand même le mot qui  définit le mieux ce roman engagé qui utilise l'humour comme une arme et qui tient en haleine d'un bout à l'autre tout en donnant une sacré ouverture d'esprit sur des individus considérés comme "anormaux" par certains imbéciles qui ont la tête dans le sable (pour rester poli) et dont la tolérance frise le seuil des températures négatives.

J'ai beaucoup pensé à Tom Clancy en lisant Rainbow  Warrior, par le côté politico-miliraire bien poussé, sauf que dans les romans de Clancy c'est le sérieux qui prime, alors que dans celui d'Ayerdhal, la notion de dérision est bien présente .... sans pour autant masquer le côté grave de la guerre et les émotions qui émanent de l'histoire.
Quant aux personnages, ils ne sont absolument pas caricaturés , au contraire leurs personnalités sont étudiées avec soin et je me suis attachée à pas mal d'entre eux : le général Geoff bien entendu, mais aussi à Jean-No, intelligent, sensible et créatif qui m'a même tirée des larmes aux yeux dans son bel hommage rendu, à Pilar, sorte de caméléon humaine (qui m'a fait penser à Ann de Transparence) ou à Ndidi la femme légende africaine que tous respectent et craignent. Parce qu'Ayerdhal pose un regard bienveillant sur ses personnages et les respectent infiniment, c'est un vrai régal de les regarder vivre et communiquer entre eux.

Ce qui est très intéressant aussi dans ce roman, c'est la façon dont est  perçue l'intrusion du monde  occidental venu en tant que sauveur de prime abord mais pas forcément vécue ainsi par les habitants de cet Etat. Ainsi n'est-il pas facile d'assumer son droit d'ingérence sur un pays que l'on estime en illégalité en rapport aux Droits de l'Homme. Ayerdhal nous livre là une percutante démonstration de tous ces renversements de dictatures de l'histoire qui se finissent souvent en guerres civiles ou en retournement comme celui venu en héros mais en réalité vécu comme plus oppresseur qu'un régime qui l'était pourtant encore plus.
D'ailleurs rien que pour cela, la sortie de Koffane, celui qui prend le pouvoir, est tout à fait magnifique.

J'ai adoré aussi toute la partie de l'entrainement des troupes militaires, notamment le passage sur les premiers sauts en parachute de la division de Fabienne qui rassure ses soldats avant les premiers sauts, d'une manière très originale et tout à fait à l'image de la teneur humoristique et dépourvu de préjugés du roman.

Quant au côté thriller, pas évident au début, on sent monter la tension de façon notable dans la deuxième partie du roman, au point qu'il devient tellement haletant qu'on ne peut le lâcher avant de savoir ce qu'il va se passer. Il nous tient jusqu'aux dernières lignes.

C'est encore du grand art de la part d'Ayerdhal et je le proclame ainsi "premier coup de coeur" de l'année 2014 !!! C'est du pur bonheur !
A lire parce que c'est du Ayerdhal et que cet auteur a une plume fluide et très agréable à lire, mais aussi parce que c'est un sujet plus que passionnant à notre ère actuelle. Bravo Monsieur !!! Il va sans dire que je vais découvrir ma découverte de ses romans.

Ailleurs





mercredi 4 septembre 2013

Coeur de Pierre de Gauthier et Almanza

"L'enfant au coeur de pierre était né en Décembre et tout les médecins lors de l'auscultation annoncèrent aux parents qu'ils ne pouvaient entendre les battements du coeur de leur petit garçon. C'est ainsi que tomba l'horrible diagnostic. On leur dit que leurs fils ne sourirait jamais, qu'il n'aimerait personne et serait allergique à tous les sentiments que les autres éprouvaient ; qu'il serait tous les jours de très méchante humeur ; qu'il avait une pierre à la place du coeur !"

... Le même jour nait une petite fille souriante qui à la place du coeur porte un artichaut ... un coeur fragile et généreux ....
Un coeur prêt à aimer ... un petit garçon au coeur de pierre.

Ceux qui s'attendent à voir un album enfant basique, une belle histoire d'amour qui se termine bien comme c'est souvent dans les livres jeunesse, ne manqueront pas d'être surpris par la chute qui m'a complètement abasourdie.
C'est le plus triste mais aussi le plus bel album jeunesse que j'ai lu depuis longtemps (bon j'avoue pas si longtemps parce qu'il y a eu tout de même Mes cheveux fous de Neil GAIMAN et Dave Mc KEAN qui m'avait enchantée) mais dans la mesure où Coeur de Pierre fait plutôt office de BD, cela reste le plus bel album lu en cette année 2013.

Les couleurs en premier lieu sont absolument féériques et bien adaptées au comportement et caractère de chaque enfant, le gris  pour le petit garçon et le rose pour la petite fille, avec un savant mélange lorsqu'ils se rencontrent, c'est ce qui m'a tapé dans l'oeil en premier lieu. Sans oublier toutes les nuances d'or pour l'autre petit garçon de l'histoire, celui au coeur d'or.


Ensuite les dessins sont charmants, maisons penchées et originales, toute étriquée et morne pour la famille de l'enfant au coeur de pierre et toute gonflée d'amour pour celle de la fillette au coeur d'artichaut. Il y a un côté naif charmant dans la représentation des personnages et des tas de petits détails qui appartiennent en propre à chaque famille. Chaque image symbolise parfaitement l'univers des enfants, dépressif et gris d'un côté en opposition avec celui joyeux et rose de l'autre.

Et enfin l'histoire est juste sublime ... qui met en exergue la façon dont un destin peut être interprété et surtout en quoi l'éducation qu'un enfant reçoit peut jouer plus fortement encore sur son avenir. Cela m'a mise en colère d'ailleurs car cela me renvoie forcément à certaines dérives que j'ai pu constater dans mon métier, l'impact des actions de certaines familles sur leurs gamins qui sont petits et se prennent tout en pleine face. L'histoire de ce petit garçon au coeur de pierre est proprement révoltante et m'a fait beaucoup de peine, on ne peut s'empêcher de penser qu'il en aurait été tout autrement si sa famille n'avait pas pris pour argent comptant le pronostic du médecin. Et de la même manière l'histoire de la petite fille est proprement induite par un comportement trop adorateur et protecteur, rendant l'enfant désarmée face aux difficultés de la vie.

Voici donc un album qui traite de sujets importants comme l'éducation, l'impact de celle-ci sur l'avenir des enfants, l'amour enfantin qui peut être très sérieux ... de manière poétique et sans prendre les jeunes lecteurs pour des ânes bâtés, je serais intéressée de le faire en classe pour voir son impact sur mes petites têtes pensantes.
Pour ma part, c'est un véritable coup de coeur. Un album magnifique que je conseille à tous !

Ailleurs
Tigger Lilly (que je remercie de m'avoir fait découvrir cette merveille) ; AcrO ; Olya ...

Ce livre entre dans le Challenge de Vert : My Summer Of (SFFF) Love.