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mercredi 20 février 2013

Janua Vera de Jean-Philippe Jaworski

Chaque nuit, Leodegar le Resplendissant se réveille en hurlant dans son palais. Quelle est donc l'angoisse qui étreint le conquérant dans son sommeil ? S'agit-il d'un drame intime, ou bien de l'écho multiple des émotions qui animent le peuple du Vieux Royaume ?
Désenchantement de Suzelle, la petite paysanne, devant la cruauté de la vie ? Panique de maître Calame, le copiste, face aux maléfices qui somnolent dans ses archives ? Scrupule d'AEdam, le chevalier, à manquer aux lois de l'honneur ? Hantise de Cecht, le housekarl, confronté aux fantômes de la forêt ? Appréhension de Benvenuto, le maître assassin, d'être un jour l'objet d'un contrat ? Ou peurs primales, peurs fondamentales, telles qu'on les chuchote aux Confidents, qui gît au plus noir des ténèbres ....

Souvent lorsque je commence par citer la quatrième de couverture, c'est pour aborder le livre en me fiant à l'intelligence d'un résumé qui, en temps normal, devrait juste donner envie de lire et non pas raconter toute l'intrigue (comme malheureusement dans Bilbo le Hobbit). Pour Janua Vera, je rajouterai que cela correspond tellement à ce recueil de nouvelles, que je l'ai trouvée vraiment pertinente.

Voici donc ma toute première lecture de cet auteur que j'avais rencontré aux Imaginales de 2010 (cela date !) et j'ai honte d'avoir attendu aussi longtemps pour découvrir ce petit bijou. Oui car n'ayons pas peur des mots, Janua Vera c'est un chef d'oeuvre !
D'une part parce que c'est prodigieusement bien écrit, mieux que cela, je n'ai jamais lu encore une telle richesse de langue française : richesse de la syntaxe, du vocabulaire, beauté des mots, "langue affirmée et raffinée " (cité par nooSFere), "chaque nouvelle d'écriture est un ravissement d'écriture, à la langue étudiée et ciselée" (dixit Scifi Universe), adaptation au contexte médiéval et fantasy .... en somme un véritable délice de lecture, à la rigueur j'aurais même envie de dire, tant pis si on ne comprend pas tout, c'est juste tellement beau à lire que le reste importe peu.

Cependant dans ces écrits, le reste est tout aussi intéressant : d'une part l'univers présenté par Jaworsky du Vieux Royaume, déchiré par des guerres intestines, vu et vécu par les yeux des gens du peuple, ou des chevaliers, ou encore d'enfants, plongeant dans un univers médiéval peuplé discrètement d'elfes ou de nains ou encore de déesses, est aussi riche que la langue employée. Riche et un tantinet compliqué, il manque juste une carte pour situer les différents endroits narrés, mais par contre vive l'annexe qui condense toute l'histoire du Vieux Royaume, en commençant par les origines légendaires de l'histoire des terres destinées à devenir le Royaume de Léomance, en passant par le règne de Leodegar le Resplendissant (dont  la fin constitue la toute première nouvelle) puis de ses héritiers, brisé par la Guerre des Grands Vassaux et enfin le démembrement du Vieux Royaume qui désormais est décomposé en Etats Indépendants, certains encore puissants et d'autres livrés au chaos.

D'autre part le côté fantasy de l'oeuvre est disséminé au cours des nouvelles, de façon très subtile et surtout s'intégrant parfaitement dans l'univers, ainsi prend-on pour vérité toute histoire de déesse ou d'elfe ou encore de terreurs primitives ou de légendes vivantes.

Et surtout aussi parce que chaque nouvelle forme une histoire à elle seule, on a tellement le temps de s'imprégner de l'ambiance, des personnages, du récit que l'on soupire à chaque dénouement ....lequel est rarement de bon augure. Chaque action est décrite avec une telle réalité qu'on a la sensation de la voir se dérouler, avec une certaine once de cruauté .... les combats sont très crus, Jaworski ne s'embarrasse pas d'enjolivements ou autre, un combat est un combat avec du sang, des tripes et de la souffrance .... la réalité en somme. Du coup on y croit à fond.
De plus les angoisses sont exploitées à fond, j'ai vraiment du prendre sur moi pour mettre de côté la claustrophobie engendrée par Le confident.

Peurs ancestrales, jalousies, angoisses nocturnes, tristesses face à la vie qui se déroule, peurs face à ses destins, toute la panoplie des âmes humaines est largement déployées à travers ces différents récits de personnages qui ne se croisent jamais .... Seul l'elfe Annoeth est évoqué à deux reprises. Largement déployée et très approfondie.
Chaque nouvelle est donc un ravissement, de plus servi par la très belle édition que j'ai achetée (comme j'ai bien fait !)

J'ai globalement aimé toutes les nouvelles avec une préférence notamment pour :
- Janua Vera qui nous présente Leodegar le Resplendissant, hanté par des cauchemars récurrents qu'il ne parvient pas à expliquer. Je trouve ses terreurs nocturnes particulièrement bien rendues.
"Un spasme de panique absolue. Les yeux exorbités, il réalise qu'il ne dort pas. Son coeur cogne sa poitrine à tout rompre, il a du mal à trouver son souffle, tout son être se dilate d'horreur. Son corps baigne dans une sueur aigre, qui sent la fièvre, la déchéance, des remugles de morbidité et d'angoisse."

- Mauvaise donne dans laquelle on fait la connaissance de Benvenuto, de son insolence et de sa manie à savoir rester en vie malgré la trame politique dans laquelle il a mis le nez presque malgré lui. Il est d'ailleurs le personnage clé de Gagner la Guerre, que j'ai du coup encore plus envie de découvrir.
"J'obtins ce que je voulais : quelques instants de délai. Je zigzaguai à plusieurs intersections pour semer les soudards. Bien malin qui aurait pu rattraper Benvenuto Gesudal dans la labyrinthe nocturne, désormais ... Je les entendis courir dans des ruelles voisines, hésiter, revenir sur leurs pas en poussant des cris de rage. Je me blottis dans l'ombre d'un porche pour reprendre mon souffle. Il était temps ; ma blessure se mit à ma lancer avec l'acuité d'un fer chaud et ma respiration devint douloureuse."

- Le conte de Suzelle : une nouvelle très triste et touchante sur le sort d'une petite fille qui toute sa vie attendra l'elfe qui, un jour, lui aura parlé.  Il y a un côté très fataliste dans cette nouvelle, en même temps qui est très normal, dans ces temps médiévaux, on ne change pas sa condition, on nait paysanne, on le reste.
"Chaque soir, elle rentrait un brin lasse, l'oreille remplie de la chanson du ru et le coeur un peu serré. Toutefois, dès qu'elle était allongée, elle laissait son imagination vagabonder te trouvait une consolation dans le cours sans cesse répété de la même rêverie. Un soir un un matin, alors qu'elle ne s'y attendait plus, la berge toute entière était transfigurée par une présence. La silhouette racée du bel inconnu se dessinait en un crayonné brouillé, dans l'atmosphère brumeuse, et le coeur de Suzelle cessait de battre un instant, avant de repartir dans une folle chamade."

- Jour de guigne où le Maître Druse Calame, atteint du Syndrome du Palimpseste, accumule bévues sur bévues, c'est une nouvelle pleine d'humour et d'autodérision, un peu plus légère que les autres, j'ai pensé à Pratchett suite à certaines situations. Ce pauvre Calame attaqué par les puces et les morpions nous arrache malgré nous un sourire, bien que sa situation ne soit vraiment pas envieuse.
"Maître Calame avait encore un "nonobstant" sur les lèvres, mais une colonne de parasites belliqueux choisit ce moment précis pour mener une offensive contre son pli fessier. Notre héros bondit sur ses jambes comme s'il était monté sur ressorts et hurla presque :
" De grâce ! Faites-moi sortir immédiatement !"

- Un amour dévorant : la plus effrayante des nouvelles du recueil, je suis bien aise de l'avoir lue en pleine journée, cette course poursuite dans les bois, ces bruits, cette menace latente, m'a fait frémir.
"Cependant, il y avait pire. Arsinoé n'en était pas certaine, mais il lui avait bien semblé percevoir un aboiement féroce au fond des bois, à moitié couvert par le grondement de l'orage. Bien sûr, elle avait peut-être mal entendu. Bien sûr, il s'agissait peut-être des chiens du village, qui donnaient de la voix à l'approche de la tourmente. Elle tentait de se rassurer comme elle le pouvait, mais elle ne savait que trop que le village était devant elle, et que la bête qui avait crié était derrière elle. Et cette lumière morte  qui l'entourait maintenant, trouble comme une eau stagnante, semblait remonter d'une époque enfouis où palpitaient encore des choses éteintes."

Voilà en tout cas une très belle découverte et un auteur à découvrir.

Ailleurs

mardi 11 septembre 2012

La Vallée de l'éternel retour d'Ursula Le Guin

"Que ressent donc le savant obstiné lorsque les touffes d'herbes informes et les fossés imprécis sous les chardons et les broussailles commencent à prendre forme et à se dessiner : ici, c'était le rempart extérieur - ici la porte - là, le grenier à blé ! Nous allons creuser ici, puis ici, et ensuite je veux jeter un coup d'oeil à cette protubérance au flanc de la colline ... 
Quelle gloire immense ils savourent quand glisse entre leurs doigts, avec la terre tamisée, un disque mince qui, nettoyé d'un coup de pouce, révèle, frappé dans le bronze fragile, le dieu cornu ! Comme je leur envie leurs pelles, leurs tamis et leurs mètres à ruban, tous leurs outils et leurs mains savantes et expertes qui se ferment sur leur trouvaille ! Pas pour longtemps ; ils la donneront au musée, bien sûr ; mais ils l'ont tenue un instant entre leur doigts."

Voilà ce que doivent ressentir ces ethnologues du passé lorsqu'ils reconstituent villages, temples ou colonnes, enterrés ou brisés par le temps ..... Sauf qu'Ursula Le Guin n'est pas une ethnologue comme ceux-ci ... elle, elle construit l'avenir ... une ethnologie du futur. Et pour cela elle se doit de tout imaginer, à partir de rien ou presque. Là une ville entre les ruisseaux, là-bas un pont qui les enjambe, plus loin des bâtiments sacrés et le lieu de danse .....
"Je peux marcher dans la folle avoine et les chardons, entre les maisons du petit bourg que je cherchais, Sinshan. Je peux traverser la Charnière et déboucher sur le lieu de danse. Là, non loin de l'endroit où  se dresse maintenant ce chêne de la vallée, se trouvera l'Obsidienne, au nord-est ; l'Argile bleue tout près, creusée dans le flanc de la colline, au nord-ouest ; plus près de moi, vers le centre, Serpentine des Quatre Directions ; puis les deux Adobes dans une courbe en bas vers le ruisseau, sur-est, sud-ouest."

La Vallée de l'éternel retour est un extraordinaire recueil sur la vie d'un peuple, les Kesh, qui vivent dans une Vallée, dans un futur lointain, après de multiples désastres (dont on ne sait que peu de choses), dans une Californie qui est devenue une île. A travers l'histoire de Roche Qui Raconte, Ursula Le Guin nous présente le mode de vie des habitants de la Vallée. 
Mais elle ne se contente pas de raconter une histoire, elle décrit tous les us et coutumes des Kesh à travers des poèmes, des chants, des pièces de théâtre, des contes, des histoires et des dictons mais aussi leur médecine, leurs traditions, leurs danses et instruments, et puis leurs maisons, la structure de leur société, à la fois proche et éloignée de la nôtre, leur vision de la mort, de l'amour et de la sexualité ,  les célébrations et les rites, les détails de leur alimentation (avec recette à l'appui) et de leur habillement.
C'est assez extraordinaire et je n'ai eu cesse de me demander, au cours de ma lecture, où elle avait été inventer toute cette richesse en la présentant comme une véritable découverte ethnologique.
Dans ses autres récits, je pense notamment aux Chroniques de l'Ouest, Ursula Le Guin a inventé des sociétés très structurées, des personnages qui vivent en harmonie avec la nature, qui respectent les animaux.
Cependant, avec ce roman-là, elle est allée le plus loin possible, une invention totale de la vie d'un peuple avec tout ce qui en découle.

Si le roman démarre avec l'histoire de Roche Qui Raconte, enfant Kesh née d'une mère de Sinshan et d'un père Condor, une tribu lointaine et guerrière, celle-ci n'occupera en fait qu'environ deux cent pages sur les quelques cinq cents que contiennent le livre. Et Le Guin a structuré très intelligemment son récit en entrecoupant le récit de Roche Qui Raconte, de poèmes, contes et autres histoires.
Du coup si l'on reste sur sa faim en voyant cette indication "La seconde partie de l'histoire de Roche Qui Raconte commence p.179", on ne peut qu'avoir envie de découvrir les autres thèmes abordés dans le roman.
J'avoue avoir beaucoup hésité, à savoir foncer sur la page 179 pour découvrir la suite de l'histoire immédiatement mais voilà tout le génie d'Ursula Le Guin, si elle avait d'abord raconté l'histoire en entier pour présenter ensuite les moeurs et coutumes des Kesh, pas sûre que je n'aurais pas refermé le livre avant d'en arriver là.

Alors qu'avec sa stratégie de lecture, elle amène à tout lire, et au fur et à mesure tout découvrir. C'est d'une telle richesse qu'il est difficile de résumer en quelques lignes :  en plus des contes, chants et autres, il y a des cartes, schémas et dessins, le tout souligné par l'écriture extraordinaire de cette auteure de talent. 
Si j'ai beaucoup accroché à son récit de Roche Qui Raconte, c'est pour un coup moins pour son écriture que pour l'intérêt généré par cette histoire, non que je démente juste ce que j'ai affirmé avant sur son talent, mais tout simplement parce que pour la première fois dans un de ces récits, je n'ai pas eu la sensation habituelle de la plume qui glissait au cours d'un ruisseau que l'on emprunte en s'y laissant glisser doucement. Il subsiste un peu plus de recul face à ses personnages, tout simplement parce qu'elle est dans un mode de description et qu'il n'y a pas là seulement récit.
C'est la seule différence au niveau de l'écriture avec ses autres romans car tout se lit parfaitement et merveilleusement bien, avec toujours une grande qualité littéraire.

Le peuple Kesh semble être un mélange de nos peuples d'aujourd'hui et des légendes amérindiennes, mais étrangement s'il y a eu cataclysme et si le monde s'est reconstruit autrement d'une manière plus proche de la nature (respect de l'animal que l'on tue, célébrations en fonction du cours de la vie), avec un rythme plus lent, une société moins malade que la notre, l'électricité et l'informatique (sous forme de l'Echange qui fait penser à Internet) existent toujours ... et les machines de guerre aussi, les tanks refont leur apparition chez le peuple Condor, dans sa frénésie de lutte et destruction, les avions ensuite.
Ainsi même en recommençant, le peuple humain réinvente les technologies d'aujourd'hui, y compris les pires des pires.

Un roman néanmoins rempli de leçons de sagesse, de moralité, d'approches différentes de la vie, de danses de la nature (de la Lune, du Soleil), d'histoires d'animaux qui parlent (notamment le Coyote qui est un animal récurrent dans les récits, ainsi que l'ours), de la maladie et de la mort. Avec quelques mots crus de temps à autres (comme "le con" "baiser" "chier") qui à vrai dire, je ne sais pas si c'était l'intention de l'auteure, détonnent si parfaitement avec son style irréprochable que ça en était presque vulgaire et choquant.

En conclusion, je ne peux que conseiller ce roman incroyable, riche et original, pas toujours facile à lire (de par la profusion de ses informations et l'abondance de ses références :  elle est allée jusqu'à créer un véritable langage avec alphabet et phonétique à l'appui) mais tellement bien narré et passionnant, ne serais-ce pour avoir inventé un tel peuple. Décidément, Ursula Le Guin ne cessera jamais de me surprendre et de m'enchanter.
Je rajoute aussi que la couverture, le papier de l'édition, la couleur des lettres contribuent à faire de cet ouvrage le chef d'oeuvre qu'il est.

Merci à Tigger Lilly pour ce cadeau d'anniversaire.

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