Lorsque Virgil vieil écrivain de 71 ans prend en stop Anne 17 ans il ne se doute pas de ce que l’attend ..."A présent, il roulait au ralenti sur cette étroite route bordée d'herbes hautes. Il évoluait comme dans un rêve dont on aurait réglé parfaitement la netteté de l'image et du son, ajusté les reliefs et la densité, jusqu'à lui donner l'apparence hallucinante de la réalité. Un rêve dont la durée n'aurait pas été distordue comme dans les vrais rêves, mais serait au contraire restée constante et réaliste.
Il en éprouvait à la fois la terreur et l'émerveillement."
En effet Anne est à la recherche de sa sœur disparue depuis 1 an suite à son mariage .. sauf que Gabrielle a disparu dans un autre monde … un monde parallèle terrifiant.
Un monde dans lequel tout est aseptisé, on n'y respire pas car c'est sale, les sentiments sont réprouvés, les conjoints s’appellent des compatibles et les enfants des adoptés, tout contact est proscrit, toute maladie est abolie … sans respiration, pas de postillons, pas de microbes … un jour les êtres de ce monde s’assoient par terre et ne bougent plus ...
Alors le service sanitaire vient les chercher et les met à mort puis les incinère.
Aucun enfant ne nait naturellement et tout est programmé, sélectionné génétiquement ..
Bien sûr cela fait fortement penser au Meilleur des Mondes de Huxley dans lequel toute reproduction sexuée a disparu et les êtres humains sont créés en laboratoire, leur future position hiérarchique déterminée par les traitements subis par les embryons. Mais aussi au film Bienvenue à Gattaca d'Andrew Niccol, dans lequel la génétique aussi déterminait l'avenir des enfants et surtout l'erreur génétique leur interdisait un brillant avenir.
Car dans le monde créé dans Terrienne, il existe aussi des enfants naturels hybrides, que l'on cache honteusement et entraîne à espionner le monde des humains.
C'est un roman jeunesse très intéressant à plusieurs points de vue, d'une part par les procédures de styles
- le changement de point de vue selon les personnages, on passe du Je (et récit rédigé au présent) lorsque Anne narre son aventure pour poursuivre sur les autres personnages, avec un ou ELle et un récit rédigé à l'imparfait.
- la répétition de certaines phrases dans un but bien précis de faire apparaitre encore plus effrayant l'action car elle est vécue du point de vue à la fois du lecteur mais du narrateur.
« Il a saisi la pauvre femme par le poignet et l’a trainée jusqu’à la baie vitrée qu’il a fait coulisser de sa main libre, puis il l’a décollée du sol, brandie au-dessus de lui et jetée par la fenêtre.
Il a jeté Mme Stromiwell par la fenêtre. »
D'autre part par la création d'un autre monde qui se tient parfaitement, dans lequel les humains sont perçus comme des extra terrestres, voire n'existent que dans les contes que l'on raconte pour effrayer les adoptés. On y accède par un passage qui peut s'ouvrir ou se fermer au gré de la volonté des personnes.
Et enfin un récit qui se tient, qui se dévore d'une traite, qui donne souvent froid dans le dos et qui aborde des sujets graves comme l'eugénisme, la déportation et le génocide.
J'ai lu beaucoup de Mourlevat déjà, dans mes classes, notamment l'Enfant Océan, (une parodie du Petit Poucet, admirablement écrit), la Troisième Vengeance de Robert Poutifard, mais aussi pour le plaisir comme la Balafre ou Combat d'Hiver, c'est un auteur que j'apprécie beaucoup pour la variété et la qualité de ses romans. J'ai pu le rencontrer aussi à Zinc Grenadine et échanger quelques mots avec lui, un petit regret sur son manque de disponibilité envers les écoles car j'aurais vraiment aimé faire un travail avec lui et mes élèves sur ses romans.
Et aussi pour la petite anecdote, il n'aime pas la fantasy et n'en a jamais écrit ! xD
En attendant il ne se défend pas mal du tout avec le fantastique et la SF même s'il s'en défend :
"Je dirais que c'est un livre de Science Fiction écrit par quelqu'un qui n'y connait rien du tout, c'est-à-dire moi".
Extraits
" Je viens de "passer" pour la troisième fois. J'utilise le mot "passer", c'est celui qui me paraît le mieux convenir. "Passer" signifie mourir aussi, je le sais bien. On dit qu'untel est passé , qu'il est donc mort. Mais ce n'est pas dans le sens là que je l'entends. Je ne meurs pas. Je passe. Je passe d'un monde à l'autre par ce chemin, cet unique chemin, celui qu'a pris ma soeur.""Bran Ashelbi suivait la voie rectiligne que lui indiquaient ses pas. Spontanément, il libéra sa gorge. Il inspira et expira lentement, avec conscience. C'était à chaque fois comme une célébration de son souffle retrouvé, et son corps jubilait, telle une plante assoiffée qu'on arrose."
Ailleurs
AdoLire ; Mille et une pages
Une rencontre avec Jean Claude Mourlevat ici







































