dimanche 10 mars 2013

La fée carabine

"Il préparait déjà sa phrase : «Permettez-moi de vous aider grand-mère», qu'il prononcerait avec une douceur petit-filiale, presque un murmure, pour que cette brusque interruption du son dans l'amplificateur auditif ne fît pas sursauter la vieille dame. Il n'était plus qu'à un grand pas d'elle, à présent, tout amour, et c'est alors qu'elle se retourna. D'une pièce. Bras tendu vers lui. Comme le désignant du doigt. Sauf qu'en lieu et place de l'index, la vieille dame brandissait un P.38 d'époque, celui des Allemands, une arme qui a traversé le siècle sans se démoder d'un poil, une antiquité toujours moderne, un outil traditionnellement tueur, à l'orifice hypnotique.
Et elle pressa la détente.
Toutes les pensées du blondinet s'éparpillèrent. Cela fit une jolie fleur dans le ciel d'hiver."

Un meurtre et trois témoins, dont deux arabes qui évidement sont soupçonnés, qui pourrait penser qu'une innocente vieille dame serait une meurtrière alors que des coupables tout évidents se trouvent au bon endroit ? 

Un meurtre donc, des petits vieux qui se shootent aux frais de la mairie, un commissaire divisionnaire qui apprend le vol à la tire à ses petits-enfants,  des petites vieilles qui s'entrainent à tirer dans les catacombes de Paris, une journaliste qui disparait et réapparait dans le coma, victime d'un meurtre raté ..... voilà le nouveau quotidien de notre bouc émissaire, Benjamin Malaussène, le gars le plus gentil et affectif de la Terre et qui pourtant une fois de plus, on accuse. 
Il faut avouer que le pauvre diable se trouve toujours au mauvais endroit, au mauvais moment, qu'en plus il a entrepris de sevrer de la drogue tous les petits grands-pères et grands-mères qu'il trouve -lesquels habitent chez lui- et qu'il est responsable de la famille la plus zarbi qui soit : un Petit qui fait de la poésie avec la mort, un Jérémy  qui jure et dit les choses comme elles sont, une Clara tendre et aimante qui fait de la photo, une Thérèse qui lit dans les lignes de la main et enfin la petite dernière, née de la mère de tous et d'un père incertain, la petite Verdun qui hurle dès qu'elle est éveillée. N'oublions surtout pas Julius le chien épileptique et l'oncle Stojilkovicz le champion des échecs.

Le tout dans une ambiance totalement déjantée, remplie de clichés, de stéréotypes, d'humour, d'amour et de tendresse.
La tendresse ... je le soulignais déjà dans mon billet sur "Au bonheur des ogres" mais elle est encore plus flagrante dans La fée carabine, cela déborde de partout, mais sans être mièvre ou niais .. non c'est cette chaleur dont tout humain rêverait. C'est vraiment ce qui caractérise ce roman-là et qui en fait mon préféré de tous.
Ajoutons à cela la façon d'écrire de Pennac .... un des seul auteurs capables de rendre un meurtre poétique :
"- C'est vrai, oncle Stojil, j'ai vu une fée, elle a transformé un mec en fleur.", capable aussi de partir dans des phrases à rallonge sans aucun point et que l'on lit avec la même frénésie qu'il a du mettre en les écrivant .... je l'avais déjà remarqué dans Kamo et moi.

"Il y a ceux que le malheur effondre. Il y a ceux qui en deviennent tout rêveurs. 
Il y a ceux qui parlent de tout et de rien au bord de la tombe, et ça continue dans la voiture, de tout et de rien, pas même du mort, de petites propos domestiques, et il y a ceux qui se suicideront après et ça ne se voit pas sur leur visage, il y a ceux qui pleurent beaucoup et cicatrisent vite, ceux qui se noient dans les larmes qu'ils versent, il y a ceux qui sont contents, débarrassés de quelqu'un, il y a ceux qui ne peuvent plus voir le mort, ils essayent mais il ne peuvent plus, le mort a emporté son image, il y a ceux qui voient le mort partout, ils voudraient l'effacer, ils vendent ses nippes, brûlent ses photos, déménagent, changent de continent, rebelotent avec un vivant, mais rien à faire, le mort est toujours là, dans le rétroviseur, il y a ceux qui pique-niquent au cimetière et ceux qui le contournent parce qu'ils ont une tombe creusée dans la tête, il y a ceux qui ne mangent plus, il y ceux qui boivent, il y a ceux qui se demandent si leur chagrin est authentique ou fabriqué, il y a ceux qui se tuent au travail et ceux qui prennent enfin des vacances, il y a ceux qui trouvent la mort scandaleuse et ceux qui la trouvent naturelle avec un âge pour, des circonstances qui font que, c'est la guerre, c'est la maladie, c'est la moto, c'est la bagnole, l'époque, la vie, il y a ceux qui trouvent que la mort c'est la vie."

15 lignes sans presque respirer mais en buvant les mots tellement c'est  réel et que cela touche au but.

Encore une fois, la trame policière n'est pas le sujet principal du roman ... à la rigueur la traque policière, si, parce qu'elle met en jeu deux nouveaux personnages qui prendront de l'importance au cours du récit : le jeune policier Pastor qui tire les aveux de n'importe qui (il dévoile son secret à la fin) et le vieil Inspecteur Van Thian qui abrite en lui sa doublure .... en quelque sorte un schizophrène. Bien que policiers bourrés de stéréotypes, ils deviennent vite aussi sympathiques que la tribu Malaussène, ce sont des malmenés de la vie, alors qui mieux que la famille de Benjamin peut leur venir en aide ? La tendresse elle est là aussi.

J'ai aimé aussi la façon dont Pennac a malmené les clichés tout au long de son livre: l'accusation facile des arabes, l'impossibilité à penser qu'une personne âgée puisse tuer,  les interrogatoires policiers qui se modifient en fonction de la personne.

" - Tu viens souvent bouffer chez Ben Tayeb ?
- J'y emmène ma famille une ou deux fois par semaine.
- C'étaient tes enfants, à table ?
- Mes frères et soeurs.
- Qu'est-ce que tu fais comme boulot ?
- Directeur littéraire aux Editions du Talion.
- Et ça vous plaît ?
(Voilà, il y les «apparences-tu» et les «métiers-vous». Un homme simple, Cercaire. J'ai une tête de quoi avant que le titre ne vienne contredire l'apparence ? Plombard ? Chômeur ? Marlou ? Alcoolo ?) "

Les apartés entre parenthèses de Malaussène contribuent au savoureux du texte.
Et le bouc émissaire dans tout cela ? Eh bien il est en repos, certes employé chez sa Majesté mais en congé. 
On le retrouvera dès le tome suivant "La petite marchande de prose".

Une mention spéciale donc pour cette Fée carabine qui reste donc le préféré de mes tomes de la saga Malaussène. Et Pennac un de mes auteurs préférés de littérature générale.

Ailleurs
Eh bien pas d'ailleurs en fait, j'en ai ras le bol de visiter des nouveaux blogs, de les découvrir (ce qui en soi n'est pas une mauvaise chose), d'aller y commenter et de ne recevoir aucun retour. Veux bien être gentille et altruiste mais il y a une limite à tout .... Vais d'ailleurs me constituer une Black Liste des blogs à ne plus lire parce qu'au final la blogo c'est comme dans la vie réelle, y'a de sacrés égocentriques et égoïstes (et moi qui pensais qu'une passion commune pouvait gommer certains aspects de l'être humain, imbécile que je suis ....)
Voilà c'était le minuscule coup de gueule final .... j'avoue que cela fait un moment que cela couve, fallait que cela sorte, xd.


6 commentaires:

  1. J'ai du lire Pennac en lecture obligatoire au collège et j'y suis allergique depuis, désolé !

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    1. Eh bien voilà des livres que j'aurais mille fois préféré lire au lieu de certains que j'ai du me farcir, lol

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  2. Moi aussi c'est mon préféré, y'a tellement de bons trucs dans ce tome-là ^^

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  3. "Cela fit une jolie fleur": J'ai (re)éclaté de rire en lisant ce paragraphe! :)

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    1. C'est une jolie métaphore de la mort lol

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