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dimanche 28 décembre 2014

Le Miroir aux éperluettes de Sylvie Lainé

"Certains écrivent pour changer le monde, ou pour le rendre compréhensible. Sylvie Lainé se contente de cueillir une poignée d'instants, de les lustrer d'un revers de manche élégant avant de les relâcher dans la nature. (...) Et les histoires dont elle nous fait cadeau ne se refermeront jamais tout à fait."
Jean-Claude Dunyach

Que dire de plus ? A la rigueur je pourrais me contenter de cet extrait de préface pour clore mon billet. Je trouve toujours plus difficile d'écrire sur un recueil de nouvelles que sur un roman, car il faut vite entrer dans le vif du sujet à chaque fois et tenter de retenir d'une nouvelle à l'autre (ce qui n'est pas  mon fort car j'ai besoin d'un certain temps pour m'imprégner d'un nouvel univers).
Sylvie Lainé a un certain don pour maîtriser justement l'art de la nouvelle, en quelques pages à peine, d'une écriture douce et coulée, elle nous emmène d'univers en univers, toujours sur le thème de la rencontre.

Rencontre avec une femme qui recherche un regard oublié dans une boisson étrange pour La Bulle d'Euze ; rencontre avec des phénomènes étranges au travers d'une machine qui recréé des images pour la personne sur qui elle est implantée pour La Mirotte ou rencontre avec la nature pour Un rêve d'herbe ou encore rencontre entre une femme et une IA dans Un signe de Setty  ou enfin avec une extra-terreste pour Question de mode..... Chaque nouvelle à sa manière nous invite au rêve mais aussi à l'émerveillement, je pense notamment à Un rêve d'herbe qui m'a conquise : une nouvelle que j'ai trouvée particulièrement belle et poétique : se fondre ainsi dans la nature, c'est du merveilleux à l'état brut.

J'avoue pourtant, à mon plus grand regret, avoir eu du mal à entrer dans des nouvelles telles sur La Mirotte ( bien que je l'ai bien aimée) ou Thérapie douce parce que leur sens m'a un peu échappé .... Ce genre de remarque qui me désespère car je me dis des fois que je dois être bête pour ne pas comprendre ce que d'autres analysent avec tant de finesse.

J'ai beaucoup apprécié aussi Un signe de Setty qui aborde la question de l'Intelligence Artificielle et notre connexion avec le monde informatique.

Un bien beau recueil une fois de plus, avec une écriture toujours juste et sensible. De plus édité chez Act-sf qui nous offre toujours de superbes couvertures.
Par contre juste une petite chose qui m'a gênée et je crois que ce n'est pas la première fois que je le remarque, les coupure syllabique ne sont pas toujours bien faites (liq-uide ; di-sent), cela n'a l'air de rien, ce n'est pas bien grave mais cela me saute aux yeux !

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mercredi 19 novembre 2014

Marouflages de Sylvie Lainé

Aux Utos, il n'est arrivé un petit truc marrant ... mais qui prouve aussi à quel point ma mémoire tellement performante au boulot l'est beaucoup moins dans ma vie de tous les jours.
J'ai acheté aux Editions Actus-SF vendredi matin, deux recueils de nouvelles de Sylvie LAINE : Espaces insécables et Le miroir aux éperluettes .... et voilà que le lendemain, la conférence (enfin la première moitié car elle tombait en même temps que la remise du Prix Planet SF des blogueurs) Existe-t-il des intelligences terrestres non humaines ? me donne irrémédiablement envie de me procurer la nouvelle "Les yeux d'Elsa" qui se trouve dans le recueil Marouflages ......sauf que je me suis trouvée incapable de le rappeler de ceux que j'avais déjà achetés et que pour la première fois  ( tout simplement parce que je poste beaucoup moins sur FB) je n'ai pas pris mes livres en photo !!! Autant dire que je l'ai amèrement regretté et que, post ou pas sur FB, je le ferai à nouveau sans faute.
Bref tout s'est arrangé grâce aux LDVELEH trouvés par Tigger Lilly qu'il a fallu déposer à l'hôtel et m'a permis de voir mes achats .... pis ensuite de filer au stand Actu SF car Vert m'avait informée que Sylvie Lainé s'y trouvait pour dédicacer.
Du coup ... Marouflages dans mes mains et dédicace (adorable qui plus est, allant de pair avec l'auteure qui est d'une gentillesse extrême) à la clé.

Voilà comment débuta l'histoire de Marouflages qui, en trois nouvelles, présente trois belles rencontres .... humaines cette fois-ci (sauf pour Elsa), thème déjà rencontré dans le sublime Opéra de Shaya (sauf que là il s'agissait de rencontres extra-terrestres) ...
Autant dire que dans le recueil précédent l'accent est mis sur la non compréhension des relations entre les êtres vivants, et une fois de plus du côté des humains, c'est flagrant dans la première nouvelle, la terrible première nouvelle devrais-je dire ...

- Les yeux d'Elsa raconte la rencontre entre un humain et une dauphine génétiquement modifiée qui possède une IA extrêmement performante lui donnant accès à la réflexion. C'est une nouvelle terrible parce que le sort réservé à ces mammifères marins est d'une cruauté sans limite .... atrocité renforcée par le fait qu'ils peuvent communiquer en parlant ..... Or on les exploite, les hommes profitent de leurs blessures ou accidents pour les soigner et ensuite les droguer pour les amener à travailler .... selon un contrat sensé durer 6 mois mais qui se prolonge généralement jusqu'à leurs morts. Charlie recueille Elsa qui est blessée mais la relation se révèle différente qu'avec les autres dauphins et une symbiose se créé entre eux deux, jusqu'à un amour profond et partagé .... Le début est très poétique, très pur .... et subitement tout se dégrade, parce que Charlie fait son humain tout simplement .... parce que les mots qu'il met sur leur relation deviennent durs et injustes, parce qu'il atteint le degré d'empathie qu'il peut avoir pour une créature marine .... toute empreinte d'intelligence soit-elle, elle reste un animal ... et la compréhension s'installe. C'est une nouvelle extrêmement triste, avec de très beaux passages, de moments de paix absolus et de relations magnifiques et puis subitement .... la détresse, la peur de l'engagement, de la différence ....
"U ne me supportes pas, dit-elle encore après un silence. Tu ne m'aimes que quand je ne suis pas là. Tu voudrais que je sois muette, et docile. Tu sais, cette IA m'a rapprochée de toi : elle me fait penser davantage comme un humain, un peu plus à votre manière à vous. Eh bien, en fait, je crois que c'est à cause d'elle que tu ne me supportes pas, parce que maintenant je suis comme une humaine : j'ai un esprit critique, et ça ne te plaît pas du tout."
Parce que ce qui est si fort dans cette nouvelle, c'est que l'empathie que ressent le lecteur est envers l'animal tellement plus lucide et intelligent que l'humain .....
Des prix amplement mérités (Grand Prix de l'Imaginaire, le Prix Rosny aîné et le Prix du Lundi) pour ce magnifique texte.

Alors il est sûr qu'en contre-partie les deux autres nouvelles, bien que de grandes qualités, m'ont moins marquée, mais probablement parce que je suis restée tellement sous le coup de la première que j'ai eu un peu de mal à entrer dans les suivantes (juste entrer car une fois dedans, ce fut bien parti).

- Le Prix du billet : Une jeune femme attend sur le quai d'une gare, prête à changer radicalement de vie, et rencontre une parfaite étrangère qui lui ouvre les yeux. Une rencontre qui amène Héra à réfléchir sur le sens de sa vie, elle n'aime pas la direction que celle-ci a prise mais pour autant fait-elle le bon choix ? et quelle est la raison de son choix ? veut-elle suivre l'amour ? veut-elle réellement autre chose ? On la voit peu à peu ouvrir les yeux et se grandir .... d'où une chute à laquelle on ne s'attend pas forcément mais qui plaît.

- Fidèle à ton pas balancé : C'est le personnage le plus évolutif de ces trois nouvelles, en effet Charlie reste cloisonné dans ses principes, refusant de voir la vérité, Héra, elle fait ses choix avec l'aide inopportune d'une inconnue. Quant au troisième protagoniste, c'est la fin d'un amour fou qui le fait changer et progresser dans sa relation à l'autre. Tant qu'il restait comme drogué dans cette relation via des clips, il ne pouvait s'en dégager alors qu'au moment où il tente de s'approprier cet amour perdu, il arrive à voir les choses autrement. C'est d'ailleurs une nouvelle très étrange, car ce qu'il parvient à faire avec Lou, son meilleur ami le fait avec son chat, ses actes se rapprochant de façon très trouble de son animal. Et c'est d'ailleurs la relation avec un autre animal, un vieil éléphant, du nom de Basalte qui permet au personnage de finir sa mutation ... Une magnifique fin que j'ai vraiment adoré.

En conclusion, une nouvelle excursion dans les écrits de cette auteurs de nouvelles, qui ne me déçoit pas et m'enchante une fois de plus. J'ai hâte de découvrir les deux autres !

Ailleurs
Vert ; Julien ; Efelle ......

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mardi 28 octobre 2014

L'importance de ton regard de Lionel Davoust

Des voiliers bloqués par la glace, condamnés à s'entretuer ; des hommes qui se font du tunning à même la peau ; le destin de Pinocchio si l'histoire avait continué ; la quête de pierres précieuses à remettre à Ysrafil  ou encore des guerriers mémoires qui en combattant perdent des pans de leur passé .... 

Des nouvelles atypiques - au nombre de 17 - qui couvrent un panel de genres étonnant, d'histoires variées, voici ce que nous propose Lionel Davoust dans son recueil L'importance de ton regard (qui porte le nom de son avant-dernière nouvelle, la plus longue et la plus troublante). Lionel Davoust je ne le présente plus, s'il est si présent sur ce blog c'est parce qu'il fait partie des écrivains dont je tiens absolument à dévorer tout ce qu'il fait .... parce que j'aime ce qu'il écrit et encore plus j'aime la façon dont il le fait.
Cet auteur a une plume magique, tout ce qu'il grave sur le papier, c'est de manière coulée, sensible et touchante et en même temps forte et poignante, il sait parler des sentiments, des sensations et nous les faire toucher du doigt .... Je n'ose même pas aborder sa justesse de propos lorsqu'il évoque la mer ..... qu'on pourrait voir se dessiner sous nos yeux rien qu'en quelques lignes.

Alors je ne vais pas parler de toutes les nouvelles, je ne les ai pas toutes appréciées de la même manière, -je ne suis, par exemple, pas entrée dans Inventaire et A la manière de  et j'ai trouvé Devant bien trop courte - mais seulement évoquer celles qui m'ont le plus marquée :

- En premier lieu, celles qui se passent sur la mer comme l'Impassible armada (ces voiliers à la merci du gel, juste délivrés de temps en autre par le flux qui leur permet de modifier leurs positions pour mieux lutter les uns contre les autres) ; Never Think of The Perfect Storm ou Lions et espadons qui évoquent la pêche, la lutte contre l'industrialisation, la force de ce métier de pêcheur, la passion de ceux qui le pratiquent .... J'ai ressenti de la peine en lisant la dernière .. la fin d'un rêve, la fin d'une vie de pêcheur, la fin de vie d'un navire ... c'est tellement sensible et bien décrit que les larmes me sont montées aux yeux, j'ai ressenti le déchirement de cet homme qui voit sombrer celui qui l'a accompagné tant d'années. Cela m'a rappelé le choc et le désarroi ressenti lorsque dans le film La leçon de piano, le piano est jeté par dessus bord et s'enfonce sous l'eau (bon je sais, c'est idiot mais il m'arrive d'être bêtement sentimentale face à certains objets).
J'ai trouvé aussi la mer tellement bien décrite, je crois que c'est l'un des auteurs qui me fait le plus vibrer lorsqu'il parle de cet élément qu'il connaît si bien.

- Tuning Jack : Une nouvelle terrible qui met en scène des jeunes cherchant à se démarquer des autres en se clouant, greffant des plaques métalliques (ou éclairages, piles sous la peau ou sur les tympans) à même leur corps, enfonçant des broches dans les os ..... le tout dans un univers complètement glauque où la télé réalité montre un loft où les gens s'éliminent atrocement. Un récit à faire frissonner car on finit par se demander si la réalité ne rattrapera pas un jour la fiction ....texte qui traduit admirablement la bêtise humaine à la pointe de la mode ou du "que faire pour être comme les autres" ?

- Récital pour les hautes sphères : Barnabé, qui souffre de tout entendre trop fort, se crève les tympans et accède alors à une musique intérieure qu'il qualifie de céleste et qu'il tente de reproduire ..... En-dehors de la beauté de ce qui est décrit sur cette musique proche des étoiles, la nouvelle conte tout le parcours de la production d'un album, face à des requins qui ne voient que l'aspect financier et existent dans un monde où soit tu es le meilleur, soit tu es viré.

Avec ces deux nouvelles, Davoust pointe habilement du doigt toutes les dérives d'une société de consommation qui ne recule devant rien pour vendre, au détriment de l'individu, de sa santé et de son âme.

Dans le même thème, la fameuse nouvelle qui porte le nom du livre : L'importance de ton regard .... Elle m'a scotchée, il n'y a pas d'autres termes ..... Un jeu, Unicraft, dévore peu à peu la société et l'humanité en amenant des millions de gens à se connecter en ligne, en oubliant tout le reste ...... C'est terrible car proche d'une certaine réalité .... Les gens jouent parce qu'ils fuient leur propre vie, qu'ils n'y trouvent plus d'intérêt et parce qu'aussi les seuls liens qu'ils parviennent à maintenir sont ceux des joueurs rencontrés en ligne.
Cette espère de fièvre ressentie à l'approche du moment de jouer, ces regard en coin vers l'objet sacré : l'ordinateur ouvert sur la page d'accueil avec ce petit icône sur lequel il suffit de double cliquer pour franchir les portes de l'imaginaire et se transformer en quelqu'un d'autre .... tout est parfaitement et justement écrit avec ce pouvoir d'accrocher implacablement le lecteur et l'amener à réfléchir ..... Car dans ce monde décrit dans cette nouvelle, tout est devenu gris, sans espoir, sans plus de notion de temps .... une société à la dérive. Cela fait très peur ....

Sinon autres nouvelles que j'ai adorées :
- Prière à Aarluk, ma préférée avec L'Îe Close, L'impassible armada et Bataille pour un souvenir : je l'ai trouvé magnifique, cette quête du soi auprès des orques, un très beau texte, vraiment, et quels animaux fantastiques lorsqu'ils peuvent évoluer en liberté et non prisonniers des ces horreurs de parcs aquatiques ! Encore une fois Davoust a su parfaitement faire ressortir la liberté qu'ils renvoient.

- L'Île close : ah j'ai adoré cette nouvelle mais en même temps, en ancienne passionnée des chevaliers de la Table Ronde, c'était presque sûr ; seulement en plus j'ai vraiment accroché à cette crise d'identité des héros, lassés de revivre sans cesse leur histoire sous différents angles et même différents noms. Quelle nouvelle novatrice sur la Geste ! D'ailleurs dans le même genre, j'ai beaucoup aimé aussi Personne ne l'a jamais dit qui montre le devenir de Pinocchio après être devenu un petit garçon en chair et en os : très bien vu.
En lisant l'Île Close, à la manière dont c'est relaté, j'ai vraiment eu la sensation de comprendre ces héros et ce qu'ils ressentaient à voir narrées leurs histoires, sans leur laisser le libre arbitre : c'est ça le destin des personnages de livres, ils sont tributaires de la volonté de celui qui leur a donné vie .... Vraiment très chouette.

- Bataille pour un souvenir : Une atroce bataille embellie par la plume de Davoust : eh oui il parvient à poétiser le pire drame humain, c'est fort. Du coup on en oublie les bouillies humaines, les souffrances à la lecture de ce très beau texte qui parle de guerriers mémoires qui pour gagner des forces en oublient un pande leur passé, la bataille finale entre Thelin et Erdani est juste hallucinante.

En conclusion, que dire de plus ? j'ai envie de citer un passage de Scifiuniverse qui dit les choses bien mieux que moi :
 "C'est d'ailleurs une récurrence dans toutes les nouvelles du recueil : le style magnifique de l'auteur. Sa façon d'écrire et de retranscrire des images, des idées fortes par les mots s'affirme comme un des grands points forts du recueil. Lionel Davoust maitrise la langue française et en use de la plus agréable des façons. Les nouvelles et les registres changent, la force de l'écriture reste."

Lionel Davoust c'est le Bien ^^ Ce livre fait partie désormais de mes coups de coeur 2014.

Extraits
"Rien ne subsiste sur le passage de nos furies guerrières. Les hommes tombent à terre, engoncés dans leurs carcans futiles; leur sang et leurs entrailles se mêlent aux cristaux-vapeur blanchâtres et aux liquides noirâtres vomis par les machines découpées. Il n'y a que la steppe pour répondre à leurs plaintes; Fraél et moi traçons un sillage de mort au travers des rangs d'Asreth. Chaque fois que nous tuons, nous mourons aussi un peu; tels des charognards de notre propre mémoire, nous nous dépouillons de ce qui fait sens dans nos vies."

Un corps non tuné ressemble à un appartement témoin : tout y est de série. On peut aimer son volume corporel mais préférer néanmoins l'équiper à sa façon. Alors oubliez les peaux monochromes, les silhouettes ordinaires, les visages quelconques. Osez les équipements multimédias, les kits animaux, les finis métalliques. Essayez. Trouvez votre style. Constituez votre ligne de conduite. 
C'est la différence entre être, et Exister."

"Devant la rive, leurs dorsales noires tranchent l'écume comme les cimeterres des gladiateurs et leurs puissants battoirs giflent les flots avec les claquements d'une bombe. Leurs crocs implacables déchirent, tranchent, arrachent et l'eau noire prend des reflets rouille, poisseux, en fuite d'huile. Devant l'ovale blanc, vaste orbite aveugle, je discerne leurs yeux d'une intelligence étrangère que n'habite nulle question, seulement l'action, l'application impeccable. Une intention pure. Au milieu, la baleine se rend aux assauts des orques, et les flocons sur sa chair de sous-marin comme des larmes."

Que c'est beau ....

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vendredi 6 juin 2014

L'Opéra de Shaya de Sylvie Lainé

"L'enfer c'est les autres" a déclaré Jean-Paul Sartre dans sa pièce Huit-clos, sans doute poussé par un accès de misanthropie. Dans son quatrième recueil pour ActuSF, Sylvie LAINE voudrait nous inciter à croire que "le paradis, ce pourrait être les autres ..." Si chacun y mettait du sien. Si l'on se comprenait mieux. Si l'on n'était pas irrémédiablement borné par nos cinq sens et nos jugements qui virent parfois aux préjugés.

Ainsi débute la préface de Jean-Marc LIGNY qui présente le recueil de nouvelles de Sylvie LAINE .... des nouvelles essentiellement basées sur la rencontre de l'autre -sous toutes ses formes puisque cet autre emprunte l'apparence du sable dans l'une d'entre elles - et les sentiments que cela peut entraîner, sans oublier les conséquences positives ou négatives d'une compréhension mutuelle .... ou pas ...

C'est ma presque première lecture de cette auteure, autant dire que j'espérais bien ne pas être déçue, je ne suis pas super fan des nouvelles, sauf celles de Lisa Tuttle, mais en l'occurrence ce coup-ci pas de danger, Sylvie LAINE a d'abord une plume qui me plait, à la fois directe mais aussi tout en finesse, qui fait bien ressortir les sentiments de ses personnages. En quelques lignes elle parvient à nous faire entrer dans son histoire, sans passer trop de temps à se demander le pourquoi du comment, on sent qu'elle excelle dans cet exercice-là. De plus la description de ses univers est tout simplement féérique, les mondes décrits le sont d'une telle façon que l'on s'y sent de suite à l'aise, comme chez nous.

Mais parlons donc un peu de ces quatre nouvelles, je passerai rapidement sur
- Petits arrangements inter-galactiques que je connaissais déjà (d'où le "presque" première lecture) pour l'avoir lue dans Contrepoint, voici ce que j'en avais pensé à l'époque :
 Un aviateur commercial qui a une avarie avec son vaisseau est obligé de se poser sur Voldin, la planète des Grocs autrement dit les "grosses vaches " (au sens premier du terme). 
"Ils sont une dizaine, et ils ont l'air énorme : de monstrueuses grosses vaches roses assises sur leur arrière-train au milieu de la rivière."
Une nouvelle vraiment drôle avec un héros qui a un regard d'auto dérision qui entraîne une sympathie immédiate. L'une de mes nouvelles préférées.
 
- L'Opéra de Shaya qui est une novella (et la nouvelle phare du recueil qui lui vaut celle absolument magnifique couvreture) d'une centaine de pages narrant la découverte par So-Ann d'une très étrange planète sur laquelle la faune et la flore sont en totale empathie avec ses visiteurs, prenant leur ADN pour se modeler à eux. C'est véritablement une très belle écriture que cette nouvelle, on entre en symbiose immédiate avec le désir de So-Ann de découvrir quelque chose de nouveau, de tellement différent des planètes qu'elle visite et auxquelles elle doit s'adapter (une belle parodie d'ailleurs de la considération de l'apparence chez les humains : surtout être comme tout le monde, ne pas en différer sinon on est rejeté). Et subitement son désir comblé, cette étrange planète qui nous fait fondre de par son fonctionnement, mais en même temps j'ai eu rapidement des doutes sur la capacité d'adaptation de l'héroïne. C'est étrange à expliquer, comme une sensation diffuse que tout était trop beau pour que cela dure, je pense que j'ai tellement peu foi en l'humain au final que je craignais que cela ne tourne mal.
Je ne dévoilerai bien entendu pas si mes craintes étaient fondées ou non, tout ce que je peux encore dire sur cette superbe nouvelle, c'est que la vision de l'amour n'est pas la même pour tout le monde et peut amener à de telles incompréhensions qu'au final je l'ai trouvée cruelle et un peu triste .... parce qu'en même temps très réelle, So-Ann est tout simplement ..... humaine.

- Un amour de sable nous conduit à une autre rencontre, celle entre des humains et une matière non organique, qui n'a aucune raison d'aboutir à quelque chose de concret. J'ai trouvé le concept de cette nouvelle très original : faire s'exprimer à la première personne le sable, ses ressentis, ses sensations, faisant paraitre l'humain comme le moins apte à communiquer, le moins sensible en définitive à la découverte de l'autre.

J'ai presque envie de dire que c'est ce qui ressort de ces nouvelles (et Grenade au bord du ciel, ce météorite empli des souvenirs, de rêves que l'on veut faire connaître comme attraction pour les terriens , un comble ! et qu'importe si cela risque de générer des conflits et des tensions), ces rencontres voulues par tous ces êtres mais au final mal perçus par les humains, parce que comme le disait si justement Jean Marc Ligny dans sa préface, nous sommes parasités par nos sens et nos jugements hâtifs. Et du coup des rencontres avec l'autre échouées parce que dans le fond l'humain n'est pas prêt à cela, pas prêt à abandonner ses préjugés pour s'ouvrir véritablement à l'autre et à une autre culture.
 
Un recueil de nouvelles à lire en tout cas, j'ai beaucoup aimé cette véritable découverte de cette auteure et nul doute que j'y retournerai, sous forme de nouvelles puisque ce sont ses écrits mais du coup cela me donne vraiment envie de m'y replonger
A signaler son interview, très intéressante, à la fin du livre
J'en soulignerai un passage qui me parle vraiment (et qui parlera à tous ceux qui, un jour, ont mis la main à la plume) :
" Et sur la fin de l'histoire, quand la situation vire au tragique, c'est So-Ann qui a décidé de sa réaction, et pas moi. Son acte ultime, elle en a décidé seule, je ne l'avais pas prévu. Il m'a surprise, moi aussi, je lui ai demandé de l'expliquer, elle n'a pas réussi  complètement à le faire."

L'Opéra de Shaya entre, comme première lecture, pour le Challenge SFFF au féminin de Tigger Lilly.


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dimanche 17 février 2013

Le porteur d'eau de Jean Marc Ligny


"C'est une vallée désertique, terre craquelée, arbres morts, pelade d'herbes jaunes moribondes. Sur les flancs ravinés des collines, des souches calcinées, de la caillasse, des broussailles épineuses et revêches, de la poussière qui volute au moindre souffle de vent. Les empreintes d'anciens champs, des vestiges de clôtures. 

Au creux de la vallée, quelques fermes en ruines gisent le long de routes défoncées, dont l'asphalte est réduit à l'état de plaques noirâtres. Sur les rives pierreuses d'une rivière asséchée s'étend un village, dont le centre est enclos d'une grossière palissade de tôles. Hors de l'enceinte, les maisons sont abandonnées, écroulées ou incendiées. Une zone artisanale en friche arbore les carcasses dénudées de bâtiments industriels, entourés de traces de parkings envahis de moisine, où achèvent de pourrir deux ou trois épaves de voitures sableuses et mangées de rouille. Au milieu du village, un pont effondré, rafistolé de bric et de broc, enjambe la rivière. Quelques panneaux solaires décatis s'étalent sur les toits des maisons. Quatre éoliennes de guingois tournent en grinçant. Surgissant au-dessus des collines pelées, le soleil se lève sur cette désolation, énorme, boursouflé. La journée s'annonce torride, comme d'habitude."

En quelques lignes, Jean Marc Ligny pose le décor de sa nouvelle, un décor qui m'est rapidement devenu familier, et pour cause, c'est l'univers d'Exodes.
J'avais téléchargé cette nouvelle sur le site de Bifrost, il y a plusieurs mois - elle est parue en Août 2011 - puis l'avais rapidement oubliée (suis pas fan de la lecture sur ordinateur.) Je viens juste de la re découvrir et quelle ne fut pas ma surprise de trouver là une nouvelle dont l'action se situe soit avant Exodes, soit en parallèle au roman écrit en 2012  par Ligny ... (en tout cas pas après, ceux qui auront lu Exodes comprendront pourquoi cela ne peut être).

En réalité, Jean Marc Ligny posait déjà là les jalons de ce qui serait plus tard Exodes : une terre ravagée par le réchauffement climatique déréglé, une lutte pour la survie dans un monde où l'humain oscille entre folie (les Boutefeux qui ravagent tout), ou cannibalisme (les Mangemorts), où l'enjeu de l'eau amène à des conflits, jalousies ou assassinats. 
Dans cette nouvelle, Cédric le maire de Saint Pierre les Lys, tente l'impossible pour aller chercher de l'eau ... à pied parce que leur camion est tombé en panne. Pendant ce temps, sa femme tente d'être acceptée dans l'enclave de Davos, une ère protégée où verdure, eau et nourriture existent encore, où les nantis parviennent à vivre correctement. Mais les places sont prisées, peu nombreuses et ... nominatives.

Il ne m'a pas été difficile de replonger dans cet univers puisque je l'avais découvert il y a peu ... par contre ce fut éprouvant de retrouver ce monde impitoyable, où l'espoir n'existe plus. Où l'on sait que les humains sont voués à une impitoyable extinction, non sans douleur. Tout l'univers d'Exodes transparaissait déjà dans cette nouvelle d'une trentaine de pages. Il l'aura savamment développé ensuite dans son roman, amenant l'intrigue au maximum du désespoir et du manque d'espérance.

Après Aqua, Jean Marc Ligny prouvait encore une fois qu'il était passé maître en matière d'anticipation d'une France ravagée par la sécheresse. Le seul bémol que je mettrai à cette nouvelle est que je dus me coltiner de la découvrir sur PC et ça je déteste vraiment, même si les liseuses promettent merveille en matière de confort de lecture, je ne suis vraiment pas prête à passer à ce support !

Extrait
Les minutes s'écoulent comme autant de gouttes d'acier fondu, forment des heures qui s'étalent en lac de feu dans lequel la conscience et la vie de Cédric se consument peu à peu. Il marche d'un pas lourd, mécanique, humide et pénible, ployé sous le soleil, tête basse comme sa mule. Il a la sensation de cuire dans une étuve. Son sang se coagule, son cœur cogne avec peine, le tournis le saisit dès qu'il lève la tête, ses pieds trébuchent dans les creux et les bosses de la route. Il ne pense même plus à une attaque éventuelle – qu'il n'aurait plus la force d'affronter de toute façon –, il ne pense plus à grand-chose à vrai dire. Il n'est que mouvement, lent mais obstiné, volonté bloquée sur un seul but : arriver, coûte que coûte.

Pour en savoir plus
Forum de le Bélial

samedi 22 décembre 2012

Dragon de glace de George R.R.Martin

De MARTIN, je ne connaissais que le Trône de Fer, alors j'étais plutôt impatience de découvrir quelques autres de ses écrits. Commencer par des nouvelles est un pari risqué, on ne sait jamais si l'on va suffisamment entrer dans ce genre d'écrit pour savoir si l'on aime ou pas, ou quelquefois c'est beaucoup trop court pour se faire une opinion.
Bon au vu de la quatrième de couverture, je ne prenais toutefois guère de risque : dragon, froid, givre, neige .... le tout narré de manière à véritablement sentir le froid qui émane de cet animal mythique, j'étais presque sûre que j'allais aimer la première nouvelle.
Non seulement ce fut le cas mais en plus les autres m'ont étonnée et séduite. Si ses deux premières sont de type fantasy, les deux dernières nous projettent dans un monde contemporain, on s'éloigne alors grandement du Trône de Fer.

Petit aperçu de ces quatre nouvelles :
- Dragon de glace : à la manière d'un conte, Martin narre l'histoire d'Adara, née au coeur de l'hiver, le pire gel jamais arrivé qui tua sa mère et la rendit différente des autres enfants. En effet, elle est capable d'endurer la rigueur des hivers qui d'années en années deviennent de plus en plus longs : c'est qu'un dragon de glace survole le ciel annonçant à chaque fois un printemps tardif .... Winter is coming, évidement on ne peut pas s'empêcher d'y penser ! 
J'ai énormément apprécié cette nouvelle, de part son écrit que j'ai trouvé très poétique, et ensuite par son histoire qui lie Adara et son dragon de glace. Bon j'avoue, je suis complètement imprégnée des histoires de chevaliers dragons de Mc Caffrey, cela joue et pourtant la relation qui lie homme-dragon dans cette nouvelle-ci est totalement différente du lien télépathique qui existe entre les deux dans La Ballade de Pern. Je le faisais aussi remarquer dans mon billet sur le carnet 2 de La Piste des dragons oubliés, dans Dragon de glace, ces animaux mythiques ne sont que des montures de guerre, des destriers volants que l'on fouaille et traite comme des animaux de monte. On est loin de la magie des autres ouvrages lus dernièrement.
C'est le seul aspect qui m'a déplu dans cette nouvelle-ci, mais cela reste un petit point car j'ai vraiment été enchantée par ce récit glacial. Cela m'a rappelée des souvenirs d'autrefois lorsque j'aimais profondément la beauté des hivers enneigés et je rends hommage à Martin qui sait parfaitement la rendre.

- Dans les contrées perdues : "Chez Alys la grise, on peut se procurer tout ce dont on n'a jamais rêvé. Mais il vaut mieux ne jamais pousser sa porte." Dame Mélange désirerait changer de forme, devenir un loup, alors que Jerais le Bleu, son champion, souhaite qu'elle échoue. Or Alys se doit de réaliser tous les souhaits, comme elle l'a promis ... Comment va-t-elle pouvoir satisfaire ces deux-là contradictoires ? Un long périple va la conduire à travers des contrées hostiles et solitaires à la recherche du loup-garou. Cette nouvelle ci reste dans une atmosphère fantasy mais beaucoup plus glauque et étrange que la première. Certaines scènes décrites sont d'un réalisme à couper le souffler mais en fait paraître encore plus atroce et terrible les actes.
Personnages inquiétants, climat sombre où souffle un vent de désolation, cette nouvelle m'a mise un peu mal à l'aise.

- L'homme en forme de poire : La plus grande surprise de ce recueil, après avoir lu deux qui se passaient dans un univers proche de celui déjà créé par Martin, je ne m'attendais pas à basculer dans notre monde d'aujourd'hui et qui plus est, de façon aussi radicale. 
Jessie, jeune femme illustratrice, emménage, avec son amie Angela, dans un nouvel appartement. Tout irait bien dans le meilleur des mondes si elle ne se retrouvait pas en présence d'un personnage plus qu'intrigant ... un homme en forme de poire. Il parait, selon Martin, que tout le monde connaît un homme de poire. Je suis bien heureuse de le démentir car l'aventure qui arrive à Jessie est pour le moins flippante. Non seulement, il existe une certaine tension qui monte de pages en pages au fur et à mesure où cet étrange homme semble harceler la jeune femme jusque dans ses rêves (et ses illustrations) mais en plus l'auteur a su parfaitement décrire l'homme le plus repoussant, le plus répugnant qui soit. J'en frissonne encore ! Le dénouement est incroyable au terme d'une tension de plus en plus forte, je suis bien contente de ne pas l'avoir lue le soir, d'ailleurs j'en ai rêvé c'est pour dire à quel point cette nouvelle -excellente au demeurant- m'a marquée.

- Portrait de famille : Une nouvelle contemporaine aussi mais sur le mode fantastique lorsque les personnages de romans d'un écrivain Richard Caitling prennent vie à partir de tableaux peints par sa fille, en fuite depuis des années. Encore une nouvelle prenante et relativement oppressante car l'on ne sait pas trop à quoi s'attendre. Il faut attendre la fin pour comprendre les raisons qui ont poussé Michelle à peindre ces tableaux, ce qui m'a d'ailleurs rendu le personnage de Richard profondément antipathique. Martin est parti d'une affaire de famille, d'un fait divers pour ne bâtir une histoire fantastique. Bien vu bien que ce ne soit pas ma préférée.

En conclusion, une très belle découverte que j'ai lu en compagnie de Spocky.

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dimanche 2 décembre 2012

Anthologie des Utopiales 2012

L'an dernier je n'avais pas acheté l'anthologie, tout simplement parce que je ne suis pas particulièrement fan des nouvelles ... Après avoir lu celle de cette année, je le regrette un peu. Je n'ai jamais accroché au système de nouvelles publiées dans la revue Bifrost, j'en ai conclu que c'était parce que ce genre de lecture ne me convenait pas. En fait, pas réellement .... Car j'ai aimé les nouvelles dans Contrepoint et j'ai beaucoup apprécié celles que renferme cette anthologie .....

Je passerai sur l'introduction de R Lehouq et U Bellagamba qui ne m'a pas vraiment passionnée, un style bourré de métaphores complètement forcées et pas naturelles de ce genre :
"Né prématurément en Europe, de l'union imprévue de la science et de l'utopie, couvé dans les brumes chaudes de la révolution industrielle, bercé par les heurts sociaux et politiques qu'il a provoqués, et nourri au sein par l'hypothèse scientifique, dont le lait est forcément entier" ..... 

Cette anthologie réunissait cette année pas moins de 10 nouvelles dont certaines qui m'ont vraiment emballée comme notamment celle de Neil Gaiman ou celle de Claude Ecken .... ou encore celles de Princio et Queyssi / Mauméjan.

Passage en revue de ces nouvelles :

- Origo de Pierre BORDAGE dans laquelle 10 astronautes passent dans l'infiniment petit, en accélération moléculaire constante pour parvenir au delà du Mur de Planck, vers un  Big Bang, un nouveau départ de l'univers .....  Très sympa.

- Fae Space de Sara DOKE : les humains, vivant avec les Faes, partent à la découverte de la planète Shayol pour une rencontre d'un autre type. C'est une nouvelle sur la tolérance entre les peuple, inutile de dire que les humains sont une fois de plus pointés du doigt en matière de mépris envers les autres, convaincus d'être supérieurs. Une représentation fréquente dans la SF et ô combien vraie, il est marrant de constater que c'est leur union avec le peuple des Faes qui leur a permis de regarder autrement leur monde et de le soigner, de l'améliorer.

- L'observatrice de Robert Charles WILSON qui se passe dans les années 50 à l'époque du télescope Hubble. C'est une nouvelle étrange et un peu flippante sur les enlèvements de petits hommes gris, d'expérience, d'observation des humains. Wilson joue sur la corde de l'angoisse du noir et de l'apparition d'êtres mystérieux ..... avec une chute plutôt surprenante.

- La finale de Nancy KRESS : Et si le cerveau, débarrassé de ses pensées aléatoires qui le parasitent, pouvait se concentrer intensément sur une seule chose à la fois ? Que ce passerait-il ? Serait-il terriblement plus performant dans une discipline ? C'est ce qu'Allen tente d'accomplir sur Lucy Hartwitch, devenue ainsi une joueuse d'échec incroyable mais ... en perdant toute sociabilité. Cette nouvelle m'a fait penser à Des fleurs pour Algernon dans laquelle Charlie, en gagnant en intelligence, perdait un peu de son humanité.

- La chose du lac de Laurence SUHNER : Un hôtel en berge d'un lac Léman ... une chose bizarre dans l'eau, il n'en fait pas plus pour penser à un monstre du Loch Ness. Je n'ai pas été très convaincue par cette nouvelle à vrai dire, qui met en parallèle SF et intrigue policière du début du XXè siècle.

- Et pleurer comme Alexandre de Neil GAIMAN : Il fallait s'appeler Gaiman pour inventer Obediah de déinventeur de toutes les inventions sans lesquelles le monde se porterait bien mieux. Avec un magnifique pied de nez à tous les utilisateurs compulsifs de leurs téléphones portables à toutes les sauces .....
"Il est regrettable que sortir un téléphone puisse avoir autant d'effet sur l'assistance. Je pense parfois que ça nous rappelle l'époque où on pouvait fumer dans les pubs : on sort nos téléphones comme on sortait nos paquets de cigarettes. Mais c'est sans doute parce qu'on s'ennuie facilement. 
[...] Les téléphones étaient sortis et la conversation terminée."
Voilà qui donne à réfléchir  ...

- La fin de léthé de Claude ECKEN : Claire, à l'hôpital à la suite d'un accident dont elle ne se souvient pas, se fait visiter chaque semaine par un voyageur temporel qui lui montre des photos de son futur et lui parle de sa vie à venir. La réalité et la chute vont être fortement cruelles .... Une nouvelle qui m'a beaucoup touchée, qui aborde cette si terrible maladie qu'est Alzheimer. Un texte sensible et émouvant.

- Petite excursion à l'endroit des atomes de Tommaso PRINCIO : Voilà une belle nouvelle post apocalyptique qui donne froid dans le dos : suite à un accident nucléaire, tous les animaux ont disparu (sauf les insectes et les araignées) et les enfants naissent avec d'atroces difformités. On ne peut que songer à ces enfants orphelins russes et roumains dont les images m'avaient frappées à l'époque de leur diffusion. Dans le monde présenté par Princio, chaque enfant porte un nom de Dieu ou de Déesse pour l'aider à s'accepter et à conserver un optimisme à toute épreuve, pensée unique prônée par le Premier Ministre italien. C'est assez hypocrite et terrible.

- En attendant demain de Laurent QUEYSSI et Xavier MAUMEJAN : Espagne, années 75 .... un petit garçon, suite à un évanouissement en sport, devient capable de prédire l'avenir et en gâche toute sa vie .... Quelle souffrance de craindre que le moindre changement apporté au présent n'invalide le futur et d'avoir ainsi toute sa vie planifiée au point de ne plus pouvoir éprouver la moindre surprise.
Une nouvelle en somme plutôt triste et émouvante.

- RCW d'AYERDHAL : ou un grand hommage à son ami Roland C Wagner, plutôt que d'en parler je préfère citer quelques extraits
- Qui est RCW ? demandé-je sans forcer la voix. [...]
- L'écrivain qui s'est défait des chaînes de la science-fiction pour lui ouvrir toute la littérature, répond-il.
Zoroastre se réveille :
- L'écrivain qui a démontré que la science-fiction était à la fois l'essence et le devenir de la métaphysique.
- Le dernier créateur d'une longue tradition nationale d'innovation culturelle, assène Andronic.
- Le dernier auteur de cette littérature que le monde entier nous a enviées avant de la piller, renchérit Zoroastre.
- Le Donateur, soufflent une centaine de voix extatiques.

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lundi 19 novembre 2012

Contrepoint présenté par Laurent Gidon

Voici une anthologie pour le moins originale, lancée par Laurant Gidon, dans laquelle il s'agissait d'écrire, pour les auteurs, des nouvelles dont le thème était libre mais qui devaient éviter toute allusion à des affrontements, conflits, combat ou fuite devant la menace. Autrement dit des récits sans violence, ni guerre ...

Ainsi neuf auteurs ont relevé ce défi

- L'amour devant la mer en cage de Timothée REY : première nouvelle de la série que j'ai lu en premier évidemment, que j'ai laissé tomber (après avoir tenté deux ou trois fois de comprendre les tenants et aboutissants) puis repris tout à la fin .... tout en n'ayant toujours rien compris. J'avais lu Des nouvelles de Tibbar du même auteur, que j'avais adorées, mais là rien à faire ... Ce monde de concaves et convexes dans lequel la mer est enfermée en cage pour que les oeufs de l'amour et de la mort ne reviennent pas m'est complètement passé au dessus de la tête.

- Le chercheur de vent de David BRY qui raconte le premier envol de Mraacen du peuple Ailé. Il y a un côté magique certain dans cette nouvelle : qui n'a jamais rêvé de voler ? de survoler un paysage depuis le ciel ? 
"Son coeur fait alors un bond dans sa poitrine. Sa bouche s'ouvre de surpris, le vent s'y plonge et il la referme aussitôt le souffle coupé. Sous lui, il voit doucement défiler la canopée des pinèdes, les pâturages, les filets argentés des ruisseaux et les rocs gris aux pointes acérées. Il vole. Par Marn, il vole !"
En outre, comme le texte de BRY est beau et poétique, cette nouvelle fut savoureuse.

- Petits arrangements intra-galactiques de Sylvie LAINE : Un aviateur commercial qui a une avarie avec son vaisseau est obligé de se poser sur Voldin, la planète des Grocs autrement dit les "grosses vaches " (au sens premier du terme). 
"Ils sont une dizaine, et ils ont l'air énorme : de monstrueuses grosses vaches roses assises sur leur arrière-train au milieu de la rivière."
Une nouvelle vraiment drôle avec un héros qui a un regard d'auto dérision qui entraîne une sympathie immédiate. L'une de mes nouvelles préférées.

- Nuit de visitation de Lionel DAVOUST : Un homme mourant, que seule la culpabilité des mots qu'il a prononcés à un ami 40 ans plus tôt, maintient en vie s'apprête à passer de l'autre côté. Lionel nous signe là un texte fort et magnifique, rédigé à la première personne, ce qui lui donne une intensité supplémentaire. Cette nouvelle est à rattacher à sa trilogie de Léviathan. Ma préférée de toute et de loin la plus émouvante et la plus touchante de cette anthologie. Décidément cet auteur a une prose forte et signe un texte très beau.
J'avoue que son début a généré en moi une forte émotion.
"Il n'y a de spectacle à la fois plus doux et amer que de voir ses proches rassemblés autour de soi en de telles circonstances. Plus amère encore est cette expression brave et neutre qu'ils affectent ; les sourires qui se veulent détendus, les rires qui s'efforcent d'être légers, mais feutrés néanmoins pour ne pas troubler la quiétude de l'établissement. Les hôpitaux sont comme les églises ; des lieux de recueillement, lequel compose parfois un prélude au silence éternel. Nous y sommes rappelés à notre fragilité même dans les plus bénignes des afflictions ; le spectre du malheur y flotte, porté par la crainte qu'une maladresse, ou tout simplement la malchance, emporte à jamais ceux qu'on aime."

- Tammy tout le temps de Laurent QUEYSSI : Lorsqu'on entre à Tippecanve, les souvenirs refoulés remontent à la surface .... C'est ainsi qu'un homme se souvient de ce qu'il a subi durant son enfance.  .... Il subsiste une forme de violence dans ce texte là mais sans affrontement ni vengeance, voire même avec une certaine acceptation. J'ai moyennement aimée cette nouvelle.

- Avril de Charlotte BOUSQUET : Manal, cyborg femelle de dernière génération, missionnée sur Terre pour effectuer des fouilles tombe sur la momie d'une femme qui en réalité est vivante. Cette nouvelle m'a fait penser à la route : une femme qui fuit l'apocalypse en baladant un caddie (sauf que dedans il y a un chat) pour fuir les radiations et les pillards. Le côté intéressant de cette nouvelle est la façon de traiter les androïdes, qui m'a renvoyée à Blade Runner et le manque d'empathie à l'égard des androïdes. Charlotte Bousquet va même plus loin car elle présente des cyborgs sans coeur (physique), ni pleurs mais possédant un cerveau et des sentiments.
"Comme vous, nous connaissons l'amour et la haine, les joies et les peines. Comme vous, nous sommes doués de raison. Nous sommes vos créations, nous sommes vos enfants. Pourquoi nous refuser le statut d'êtres pensants ?Pourquoi nous refuser le droit de porter un nom ?"
Voilà qui donne à réfléchir dans un monde qui est capable déjà de créer de petits robots comme Nao présenté aux Utopiales.

- Permafrost de Stéphane BEAUVERGER : Un homme sans clan prône l'arrêt de la violence et la disparition des armes sur plusieurs générations afin d'arrêter les conflits et les guerres. 
 "Je dis : quelle paix ? Tous, vous allez tuer et mourir ! Tuer l'ennemi, c'est voir mourir vos fils. La paix est morte. Tuez-moi et battez-vous pour achever les clans épuisés ! Je dis : il faut une nouvelle paix. Une autre paix. Sans tambour. Une vraie paix pour tous !"
Voici un beau texte qui pose la question de savoir que si un jour les hommes préhistoriques avaient pris cette décision, que serait-il advenu du monde d'aujourd'hui ? Serait-il pacifique ? Beauverger, lui , a une réponse triste mais belle et bien réaliste à proposer. Encore une grande nouvelle que je place dans mes préférées de cette anthologie.

- Mission océane de Xavier BRUCE : Un soldat part à la rencontre d'une créature trouvée dans une grange et doit effectuer le premier contact.
"Je reste figé un long moment, paralysé par sa beauté brute, compacte, irréelle. Je me souviens tout à coup qu'aucun des témoins oculaires [...] n'a été capable de fournir une description précise de cette créature. Maintenant je sais pourquoi...."
Cette nouvelle est intéressante du point de vue de l'approche de l'étranger par la douceur et la compréhension et non par la violence ou la crainte comme souvent dans ces films américaines où l'extra terrestre symbolise l'ennemi et le danger. Très chouette.

- Semaine Utopique de Thomas Day : Cette nouvelle qui conclue l'anthologie est pour le moins atypique et surtout elle m'a fait éclater de rire. Voilà que Thomas Day prend à contre pied la demande de Laurent Gidon et nous présente le journal intime de l'auteur qui doit "pondre" un texte non violent et non conflit ...  et qui, entre deux taffs, deux branlettes et deux pinards, trouve des idées complètement loufoques. C'est de la dérision à haute dose, avec un ton mordant et provocant. C'était le tout premier écrit que je lisais de cet auteur là et il m'a vraiment beaucoup plu.

En conclusion, pari réussi par tous ces auteurs et surtout réussi par la qualité de leurs récits, toute différentes les unes des autres. J'ai vraiment passé un très bon moment (dans le train de retour des Utopiales) et me suis régalée. De plus l'édition Actu SF est très agréable à lire et à tenir en main. Très très chouette !

Ailleurs
Lorhkan  ; Lhisbei  ; ActuSF ...